Lettre de Léo Ferré à Alain Peyrefitte. 1981

peyrefitte ferre
Monsieur le ministre,
La route est longue à qui prétend se défendre de vouloir jamais se mêler des affaires d'autrui, y voir, des fois, une lumière particulière et centrée uniquement sur des problèmes de silence -- fût-il armé -- et d'ignorance aussi, car rien n'est admis par l'homme de son infinie solitude, de sa définition même de bipède pensant, dit-on, et secouru par des mains des fois fraternelles et, le plus souvent, tendues vers l'inexprimé ou vers le paraissent. Vous avez vos artères, vos poumons, vos reins, tout cet arsenal qui paraît inutile aux autres mais, qui vous est bien cher, comme cela est mon cas d'ailleurs et le cas de tous les hommes, où qu'ils vivent, où qu'ils soient, où qu'ils espèrent se cacher un jour et attendre de n'être plus rien et surtout pas la France et la justice. La justice des hommes est positive, celle des condamnés se trouve du côté du moins avec aussi ses prétentions, ses lois - qui sait ? Dans désastre de sociabilité consciente et muselée.

Le Code pénal est inventé par les Autres. Les Autres sont inventés par eux-mêmes et par l'inexprimable défense qu'ils ont de leur salut institutionnel, de leur honnêteté même relative, encore que cette relativité n'ait de sens qu'autant qu'on la puisse cerner et confondre avec le temps d'aimer, le temps de sourire ou bien le temps d'être admis par les lois en cours et par la justice qui est inventée aussi pour permettre aux hommes de se secourir et se défendre. Au-dessus de tout ce verbiage pensant et solennel, il y a le pouvoir, toujours absolu, même le pouvoir de la casquette, de la chaîne d'huissier ou du fusil mitrailleur. Il est constant de prétendre que la mort donnée par loi n'est pas la mort mais une sorte de compromis entre la défaite du secouru et la morgue du secoureur... Monsieur Pompidou malade, très malade et qui devrait se prévaloir en famille de certaines faiblesses psychologiques en dressant son oreille au-dessus du courage et de la déraison, monsieur Pompidou, en décembre 1972, un matin à cinq heures moins cinq, pouvait décrocher son téléphone et dire à qui de droit qu'il fallait impérieusement surseoir à l'exécution du condamné Bontems, qui n'avait jamais tué personne. Monsieur Pompidou, malade, très malade, ne l'a pas fait. Il se prenait pour la France. Le général de Gaulle n'a pas, lui non plus, téléphoné cinq minutes avant l'exécution de son assassin maladroit, pour éviter qu'on ne puisse le juger plus tard, et dire - comme je le fais aujourd'hui en son nom, « Merci, monsieur, de n'avoir pas eu assez de talent pour me tuer ». Le général de Gaulle se prenait pour la France.

Ces gens-là étaient « dits » présidents de la République française Aujourd'hui, dans la terre, et soumis à cette suprême invention de la nature qui fait que rien ne résiste au temps, pas même l'identité - à part le pavé sur la tombe et indiquant la date de naissance à l'autre date aussi efficace et inévitable que la première - à part aussi le souvenir bientôt s'effacant de la mémoire des hommes et pour le bien de tout le monde, dois-je dire, puisque heureusement les hommes vivent avec leur temps, avec leurs poumons, avec leurs mains et leur solitude imparable.

Le procureur de la République UNTEL meurt. Le ministère public, jamais ! Le juré UNTEL de tel jugement d'assises meurt. La cour d'assises, jamais ! C'est la raison pour laquelle j'ai pris la grave fantaisie d'écrire au ministre « dit » de la justice. N'en prenez pas ombrage, je n'ai pas d'arrière-pensée, c'est plus facile.

Vous allez bientôt céder la place, comme on dit, monsieur le ministre, parce que c'est bien l'usage et parce qu'il faut, je pense, un sang nouveau aux artères nouvelles, ou, du moins, qui le paraissent. vous avez vos artères, vos poumons, vos reins, tout cet arsenal qui paraît inutile aux autres mais qui vous est bien cher, comme cela est mon cas d'ailleurs et le cas de tous les hommes, où qu'ils vivent, où qu'ils soient, où qu'ils espèrent se cacher un jour et attendre de n'être plus rien et surtout pas la France et la justice. La justice des hommes est positive, celle des condamnés se trouve du côté du moins avec aussi ses prétentions, ses lois -- qui sait ? Dans l'anti-loi il y a un code, pas toujours simple, et qui est tributaire d'une certaine parole, comme on dit, dans un certain « milieu ».

Ce matin, arrivant à votre bureau, vous avez mal à la tête, très mal. On vient vous parler d'un cas spécifique. Comment ça marche alors dans votre réflexion ? S'il vous arrive d'être « distrait » par votre état psychologique, impertinent pour les autres et combien sensible pour vous-même, est-ce que le cas « spécifique » en question dépasse votre propos actuel ? Est-ce que vous vous dites: « Ce soir, je me coucherai tôt et je prendrai une boîte entière d'aspirine et puis je dormirai... » Ne croyez-vous pas q'un ordinateur sans maux de tête, l'attention toujours électroniquement fidèle et le devoir de robot sans faille, ne croyez-vous pas qu'il serait peut-être mieux à même d'appliquer les règlements et, je le souhaite, prendre des décisions inattendues parce que instruites au bout d'une réflexion apprise d'abord, et puis inventive ? L'anguille est capable de déceler 1 cm cube d'alcool phényléthylique théoriquement dilué dans une quantité d'eau égale à cinquante fois la contenance du lac de Constance. Une anguille, monsieur le ministre, une anguille ! Qu'est-ce donc une anguille à ce point super-intelligente, super-douée ?

Le cas spécifique dont je veux vous parler avant d'en terminer, et c'est la raison de ma lettre, est celui de Knobelspiess, depuis douze années emprisonné et innocent! Il crie, depuis douze ans. Il a écrit deux livres où il crie aussi, et avec du talent, en plus, ce qui n'est peut-être pas le cas des anguilles « constantes »... MM. Michel Foucault et Claude Mauriac se sont émus. Ils l'ont écrit chacun dans une préface à ces deux livres et beaucoup mieux que je ne saurais le faire. Si vous voulez le fond de ma pensée qui doit être la vôtre, je le souhaite, un ordinateur surdoué aurait déjà ouvert les portes de sa prison à Knobelspiess. C'est assez dire qu'un cerveau humain pourrait sans doute être à même de remplacer l'ordinateur qu'il a lui-même investi de ses trop nombreuses préoccupations. Il suffirait des 20 ou 30% qui lui manquent pour dépasser les exploits du microprocesseur et de l'anguille polytechnicienne. Allons, monsieur le ministre, ouvrez la porte à Knobelspiess. Que la loi des hommes soit enfin la loi de Tous les hommes.

Avec mes remerciements et ceux de mon ami Roger Knobelspiess.

P.S. - J'ai prié les éditions Stock de vous faire remettre les deux livres de Roger Knobelspiess : Q.H.S. (Quartiers de haute sécurité), préface de Michel Foucault (1980), et L'Acharnement ou la volonté d'erreur judiciaire, préface de Claude Mauriac.

Léo Ferré. Le Monde - 3 avril 1981
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