"Wadjda" : Rencontre avec Haïfaa Al-Mansour, réalisatrice

Publié le par CitiZen Nantes

Mise à jour du 03/03/2013
Traduction disponible en cliquant sur subtitles en haut de la vidéo

Interview de Haïfaa Al-Mansour, 1ère réalisatrice saoudienne

Interview de Haïfaa Al-Mansour - Par Thierry Kruger. Images Orlanda Ribeiro

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20/01/2013

Avant-première au Katorza mardi 22 janvier à 20h15 en présence de la réalisatrice Haïfaa Al-Mansour

Présentation de Wadjda - Par Orlanda Ribeiro

Wadjda est un film féministe et universel qui nous parle d'amour. Il est rempli d'une tendresse qui, subtilement, nous parle de la mondialisation et des contrastes entre les traditions et les rêves d’enfants.

Des jeunes filles qui rêvent de liberté dans un pays où elles n'ont pas la parole, où elles doivent se cacher aux yeux des hommes, où l'on décide à leur place, où elles ne peuvent circuler seules. Un pays où il y a une police des moeurs... et où les femmes doivent taire leurs désirs...

Wadjda est un personnage intelligent dont l'innocence et la fraîcheur permettent quelques actes de bravoure ou d'insolence dans ce monde d'hommes. L'arbre généalogique familial est ici  le symbole de ce pouvoir : aucune femme n’y figure. Avec sa mère elle prend conscience... La jeune femme affiche sa volonté d'appartenance pleine et entière à la société saoudienne malgré son sexe. Un excellent film. 

Bande-annonce

"Wadjda" - Par Thierry Kruger

Ce film a été tourné en Arabie Saoudite avec une équipe composée d'allemands, car il n'y a aucun studio ni industrie du cinéma dans ce pays, où parfois, la réalisatrice eut à se cacher dans un van, pour donner des ordres de tournage, dans les lieux plus rigoristes !

Tout tourne autour de la jeune actrice incarnant Wadjda. Elle est tantôt le pivot central, tantôt la marge, la discrète qui attire l’attention sur elle. Dans ce film à peu près rien ne se passe hors de sa présence. Tout est filmé en rapport direct, pas de caméra subjective, dans un temps linéaire, ni d’ellipse, ni de flash-back ; l’action progressant à chaque fois par un moment de tension résolue bien souvent provoquée par Wadjda.

Wadjda apparaît au début avec sa mère, vue par une ouverture de la maison : ici il n’y a pas de porte entre elles. On est dans la demeure privée. Dès que sa mère veut sortir elle est tributaire d’un taxi collectif, car les femmes n’ont pas le droit de conduire une voiture. Pourtant il faut faire des courses, il faut travailler à l’extérieur ! Même dans la maison, il y a des pièces reservés aux hommes : quand son époux fait une soirée avec des amis, elle doit laisser le plat à l’entrée de la pièce où ils sont. Son mari entrouve, la félicite et, le prend lui-même.

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Wadjda met en lumière la circulation très surveillée des femmes, des filles, dans une société patriarcale, allant de la maison à l’école (madrasa), et inversement, tandis que le domaine intermédiaire, où tout peut se jouer, l’espace public, est occupé par un garcon de son âge, Iqbal. C’est là qu’a lieu la confrontation centrale : elle veut un vélo comme lui et pouvoir se mesurer à lui, à la course. Cette métaphore d’une émulation saine et pacifique qui étendra - par le politique, l’oncle d’Iqbal est député - le territoire de la fémininité en Arabie Saoudite. Allusion limpide au fait que beaucoup de filles sont diplômées et n’attendent que d’agir au grand jour afin de se faire une place au soleil, au mouvement des femmes pour la conduite automobile, au droit de vote qui leur est accordé aux prochaines élections locales.

La maîtresse d'école représente la tradition la plus stricte : comme Wadjda approche ses treize ans, elle doit porter une abaya, sorte de foulard sur la tête signalant les femmes en âge d’être mariée. Les écolières ne doivent pas voir des hommes depuis la cour, ni être vues elle-même d’hommes, ni même être entendues d’eux. On songe à la légende du roi David, désirant une femme mariée, Bethsabée, parce qu’il l’a vue au bain, ou à cette affaire d’une femme accusée par son mari d’adultère avec son amant, dans la Grèce Antique, amant que le mari tua. Il est significatif qu’il plaida le motif que sa femme un jour n’était pas visage voilé au marché et que cet homme l’avait alors remarquée en la voyant … On se remémorera encore ce reportage de deux jeunes hommes saoudiens regardant sur un portable un film pornographique occidental mais qui, voyant le cameraman filmer dehors, par une ouverture du réduit où ils étaient cachés, une saoudienne pourtant entièrement voilée : “non ne filme pas, c’est nos femmes” …

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Wadjda va agir tel que dans “le Livre des Ruses”, ouvrage médiéval qui est à l’islam ce que Machiavel est aux chrétiens, et qui dit entre autre “si tu ne peux entrer par la porte, passe par le toit”. C’est ce qu’elle fera pour obtenir à tout prix ce vélo, dans une affirmation de soi qui se construit dans le respect apparent des formes, et malgré quelques hontes muettes, dans l’honneur.

Une chanson de sa mère, reprise par Wadjda, dit cette difficulté pour la parole des femmes à se faire admettre des hommes : “Me crois-tu ou dois-je te le jurer ? Les mots me manquent pour l'exprimer".

Les mots me manquent aussi pour dire combien ce film dépouillé, avec une rare pudeur, pose presque tous les problèmes inhérents au genre féminin, dans une des sociétés les moins aptes, à priori, à les entendre et, y réussit comme la première pierre d’un nouveau cinéma. On a comparé ce film aux débuts du cinéma iranien moderne, de la période de la République islamique. A un détail près : l’Iran a des salles, des cinémas, mais ne montre jamais une femme sans foulard (hidjeb), même chez elle. C’est pour éviter le ridicule que les scénaristes rusent avec un code maniaque en plaçant ces femmes voilées dans la cour extérieure, ceinte de murs, de leur maison. Ce film montre la femme sans voile chez elle et s’il y a un jour des salles de ciné dans le royaume des Ibn Saoud, ce sera une Révolution.

Publié dans Arts et culture

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