Presse française versus élections en Côte d'Ivoire (Tribune libre)

Publié le par CitiZen Nantes

Presse française : "Alors !... Les ivoiriens ! Elle commence quand la guerre ethnique ?" - Par Tristan Gourichon

gourichon_cote-d-ivoire_citizen-nantes.jpgJe suis attentif depuis plusieurs jours à la façon dont la presse française traite les élections présidentielles en Côte d’Ivoire qui ont eu lieu dimanche dernier (31/10/2010). Une chose ne cesse de me hérisser le poil tout en ne m’étonnant pas du tout : les journalistes veulent que les ivoiriens leur « donne » de la guerre ethnique ! A longueur de reportage on nous dit que la tension monte, que c’est la rumeur qui dirige Abidjan… Sur France Inter par exemple, on a entendu dès dimanche « tout s’est relativement bien passé », sans nous donner plus de détails. Car si on utilise le terme « relativement », c’est qu’il y a eu des incidents, non ? Or, en écoutant RFI, on n'entendait parler que du bon déroulement du scrutin et du très fort taux de participation. Finalement peut-être que c’est ça qui déroute les journalistes français : l’Africain est capable de voter, en masse et beaucoup plus qu’en France, dans le calme ; et ses dirigeants peuvent ne pas mettre de l’huile sur le feu. Merde, c’est pas vrai, l’Africain serait finalement un démocrate comme les autres !?

Tout bon journaliste français qui se respecte et qui a envie de faire rêver le quidam français-de-souche sur « l’Afrique des ethnies et des barbares cannibales pas encore sortis du cœur des ténèbres », ne peut laisser penser que tout se passe bien en Côte d’Ivoire. Alors, il met de l’huile sur le feu et repart sur les suspicions d’embrasement du pays. Heureusement que la Commission Electorale Indépendante met du temps à annoncer les résultats, ça nous donne quand même des raisons de nous désespérer des Noirs… Bon, ce qu’on oublie de dire c’est qu’apparemment, à l’intérieur de la CENI où oeuvrent des représentants des différents partis, on a tellement peur que l’autre fraude, que l’on est plutôt du genre tatillon, ce qui est plutôt une bonne chose !

Mais, au fond du fond, si on reconnaît que les Ivoiriens peuvent revenir à une vie démocratique normale, ça voudrait dire qu’ils n’ont pas besoin de nous ?... Par l’orientation de leurs commentaires, certains commentateurs semblent regretter le peu de reconnaissance qu’ils témoignent envers la glorieuse France en se comportant ainsi civilement, elle qui a sécurisé leur pays, au cours des années 2000. Mais, on a l’impression que peu de journalistes se souviennent du mois de novembre 2004. Ou, ceux qui se le remémorent, ont-ils gardé en tête la version de l’armée Française qui minimisait les faits ci-après. Cette même armée qui, dans la nuit du 6 au 7 novembre avait tiré depuis des hélicoptères sur une foule de manifestants désarmés en plein cœur d’Abidjan, faisant au total une centaine de tués et le double de blessés. Cette même armée française qui a tiré sur une foule non armée bien que passablement énervée, massée aux abords de l’Hôtel Ivoire toujours à Abidjan, foule qui demandait aux français de quitter ce lieu où ils avaient établi leur état major. 16 morts et presque 80 blessés, tous par balle. Des images (1) en attestent, elles ont été tournées par des reporters de l’émission « 90 minutes » sur Canal plus, qui fut ensuite censurée. Lisez donc le récit de cette fusillade qu’a fait Paul Moreira, responsable de l’émission dans son livre "Les Nouvelles censures, dans les coulisses de la manipulation de l’information"). Extrait :  

« À 15 heures, les manifestants sont à moins de deux mètres des blindés français. Certains jeunes s’amusent, par défi, à aller toucher le canon des chars. Ils sont acclamés. À la suite d’un mouvement de foule plus important que la caméra ne parvient pas à capter, l’ordre de tirer est donné. En une minute, les soldats français brûlent 2000 cartouches. De l’autre côté du dispositif, en surplomb d’un bâtiment, les caméras de télévision ivoirienne filment la scène. Des soldats, bien campés sur leurs jambes, tirent en rafales. Certains au-dessus des têtes, d’autres à tir tendu, le fusil au niveau de la poitrine. Ils tirent sans même la protection de leurs véhicules blindés, qui sont rangés en rempart juste derrière eux... Apparemment les soldats savent qu’ils ne risquent pas de riposte. Quand les tirs cessent les caméras ivoiriennes continuent d’enregistrer : les victimes, la terreur, la chair entamée par les balles, une main arrachée, les os brisés par le métal. “Qu’est-ce qu’on a fait à la France ?”, hurle un homme. Une image choque particulièrement : un corps sans tête. La boîte crânienne a explosé et la cervelle s’est répandue autour d’elle. Ça ne peut pas être une balle de fusil d’assaut FAMAS. Le calibre est trop mince. Un seul type de munitions est capable de faire autant de dégât : la 12,7 millimètres. De celles qui équipent certains fusils de snipers. »

Quand on voit comment la foule se disperse en deux temps trois mouvements à la suite de ces tirs, on en vient à se demander si des tirs de sommation n’auraient pas suffit…

La guerre civile en Côte d’Ivoire a bien eu lieu et le pays est toujours coupé en deux. Les différents belligérants ont commis crimes et délits et peut-être que les jours suivants nous montreront effectivement une Côte d’Ivoire à feu et à sang, entre un Gbagbo s’accrochant à son pouvoir comme un caméléon à son régime et un Ouatara tellement ultralibéral qu’il privatiserait sa propre production de salive s’il le pouvait. Peut-être... Mais une chose est sûre, les imaginaires de nos journalistes ne sont, eux non plus, pas tout à fait prêts à réaliser une transition démocratique apaisée…

Tristan Gourichon. 3 novembre 2010

(1) "Côte d'Ivoire, le mardi noir de l'armée française"

19:36

++ La tribune précédente de Tristan G. : "La paresse du gauchiste Pierre Carles et cie"


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