Les Belles de Rohanne

Publié le par CitiZen Nantes

La Rolandière 

Il m’avait dit : « Viens à Notre-Dame, il y a les belles de Rohanne ». Je crois qu’au départ ma décision de participer à la manifestation vint de cette phrase qui me semblait d’un autre temps. Alors je suis parti comme un enfant choisissant de partir pour la beauté des mots dans un ailleurs qui lui ressemblerait.

16 novembre. Il est 19 heures. Les belles de Rohanne sont les fougères et les feuilles rousses des chênes que la brume embrasse en sanglots puisqu’il pleut sous les arbres alors que derrière l’opacité, les étoiles en coulisses se chargent de nous rappeler que la zone est humide à 98% et qu’un aéroport ici prendrait l’eau. C’est cette eau qui nous accueille, qui est partout jusque dans les yeux de ce presque adulte qui criait sur les barricades deux semaines auparavant; elle est comme les cheveux de toutes formes sur les épaules et les crânes de chacun et chacune marchant dans la lumière des phares vers on ne sait quelle destination, d’un pas ferme et sensible.

Et les salamandres me direz-vous, beaucoup sont mortes sous les roues d’un état policier, mais il en reste encore et j’imagine que tous ces corps mouvants dans le brouillard, engoncés dans de larges manteaux, en sont.

Point auto-média : j’écoute à moitié le discours des zadistes sur la présence de la presse à la manifestation, nous sommes dans la paille, il fait froid, ils sont présents, ils sont là, débat animé mais courtois, échange de point de vue, paranoïa parfois mais le sentiment d’être uni dans un autre monde qui se déroule sous nos yeux rend les négociations possibles entre reporters indépendants et zadistes.

Nous rentrons à Nantes avec en sourdine le regret de n’être que témoin d’une aventure qui nous ressemblerait. Sur la D281 les barricades sont là, dans la lumière des phares, on peut voir qu’il y a eu bataille au Sabot au Far-West, au pied d’un horizon qui ne dira son nom qu’au lendemain de ce vendredi soir ouaté, drapé d’une douceur comparable à celle que j’ai tant aimé au sahel. Parce que c’est un rivage aussi, ou plutôt l’estran d’une société qui prend la flotte.

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La Vache Rit

17 novembre. Il a fallu y être tôt. Voir le ballet des tracteurs, les files de voitures, les courants d’êtres humains se faufiler entre les rythmes et les rires, sentir la boue marquer nos pas comme autant de traces de notre présence dans ce cortège interminable où l’eau c’était la parole, les mains, les yeux mouillés, les chants, les charmes, où les bennes transportaient des matériaux, du bois, du métal, pour construire ensemble un refuge contre des oiseaux de feu. Aucune appartenance. Néo-ruraux, familles, paysans, handicapés, punk, rastas, autonomes, une seule tribu avec une seule voix, celle de nos milliers de pas sur la terre comme autant d’invitations à battre, non le pavé mais ce foutu béton qui fera qu’un jour, il sera impossible de vivre ici.

Puis un café s’est fait ressentir, nous nous sommes arrêtés à la Vache Rit pendant que d’autres ont continué jusqu’au chapiteau. Sous une grange, un tas de vêtements, de la nourriture offerte, de l’entraide, de l’humanité, du possible et du vrai. Je repense à ces écrivains qui aurait aimé être là, Perros, Augiéras, Dietrich et d’autres, alors je rentre, je pleure un peu de voir autant de bienveillance, de franchise et d’espoir. Les mots me manquent pour dire, simplement dire l’humanité concentrée en ce lieu où s’échangent les sueurs, les vies et les chants. Parce qu’un enfant maquillé joue du tambour, qu’un homme psalmodie un texte en improvisant sur deux lignes d’orgues, parce que des squatteurs se retrouvent, parce que des familles circulent, curieuses et engagées au milieu de ce que certains pourraient appeler un chaos, mais qui est pour moi le simple preuve que la vie est là et qu’elle surgit n’importe où sans crier gare.

Il fait déjà nuit, le temps est élastique, je pense à la complainte de Mandrin, aux fougères, aux belles de Rohanne, à l’élégance de danses improvisés, mes yeux se ferment un peu, je suis sur le siège d’une voiture bercé par ces voix qui me réchauffaient enfant, quand ma mère laissait la porte ouverte et qu’elle discutait avec des amis, participant mais témoin offrant à ma somnolence l’assurance d’une humanité bienfaisante et incarnée.

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Saint Antoine

18 novembre. Je ne pouvais pas repartir sans y retourner, voir un monde se construire dans la forêt, apercevoir les rêves derrière chaque coup de marteau, prendre les chemins chargés de matériaux pour des maisons que l’on sait vouées à la destruction mais qu’il faut faire quand même parce qu’on sait aussi que tout cela n’est pas vain, puisque des centaines de personnes s’en souviendront comme d’une exceptionnelle entreprise collective, une somme de désirs réunis en un seul, celui de lutter contre un monde qui ne nous ressemble pas.

Alors l’aéroport ? Bien sûr que c’est avant tout le combat qu’ils mènent. Mais il y a une autre lutte en sourdine, celle de l’être humain qui veut retrouver un monde à sa mesure, celle de la terre, de l’eau, de l’arbre et du mot.

Et c’est ce mot : Zadiste que j'emporterai avec moi comme on fait sienne une nouvelle identité qui cristallise tous les combats avec un seul prénom offert aux médias pour plus d’anonymat : Camille.

Merci.

Rodolphe Respaud - 19/11/2012
>> Retrouver le dossier spécial "Notre-Dame-Des-Landes"

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Eve 22/01/2013 12:24


Magnifique texte, ôde poétique à l'humanité sur cette terre rongée par le béton et l'infinie limite des hommes. Ces mots, c'est comme un espoir, une ouverture, comme une main qui se
lève et se tend vers un avenir possible enfin. Merci Rodolphe d'avoir écrit ça :-)

Bibifricotin 20/11/2012 12:54


Même si le récit est un peu romancé ("seule et même famille" et absence de mention d'appartenances...), merci pour ce suberbe travail (interviews de josé Bové, relais de celui des Thebault) et
cette ligne de plume sensible et poétique.


L'espace d'un instant (trop court...), on se prendrait à rêver de ce journalisme là à 20h, dans toutes les cuisines, dans toutes les salles à manger de notre éclairée nation !


A bientôt, espérons le, dans l'ombre bienveillante d'un chêne centeniare, au détour d'un quelconque chemin aussi boueux que creux de NDDL...