Mercredi 20 juin 2012
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Publié dans : Tribunes Libres
Nantes, le 19 juin 2012
La vie est étonnante car vivante
Aujourd'hui je vais dans une épicerie, tombe en pleine et joyeuse réunion de "soeurs" : la patronne camerounaise, son amie
tchadienne et une cliente ivoirienne. Cette dernière est une femme superbe de 30 ans : elle trouve comme ça mon signe astrologique, me prend la main, commande une bière de ma part à l'épicière,
m'offre sa poitrine, son dos, sa bouche, commande une bouteille de rosée. On s'embrasse devant tout le monde et je lui dit "Tu dois divorcer de l'alcool,
si tu veux que la rencontre de deux continents fassent tremblement de terre". Je ferais l'amour avec une capote une prochaine fois, car je sais d'où tu viens.
La fermeture des casernes, à part une, à ruiné tous les bars à demoiselles de mon quartier
et les voici éparpillées dans tous les bars de la grand' rue et de celle qui lui est parallèle, en prostitution informelle, raide dingue de l'alcool pour celles qui n'ont pas décrochées de ce
breuvage et du métier.
Un café tenu par Jeanne* et Farid*, rencontre le vieil Abdel*. Il me raconte sa vie de
mauvais garçon d'avant son mariage, à 36 ans, la solidarité entre algériens de France et leurs cousins, toujours royalement reçus et qui avaient pour cela un pécule du gouvernement algérien. Ils
apportaient des nouvelles du pays. Quand il repartit, ses compatriotes emplirent deux valises de cadeaux pour le pays. C'était en 1974, "maintenant c'est fini, les algériens de France
sont devenus comme vous, individualistes".
Jicé*, un vieux beau, peut-être cadre, quitte devant le café une femme qui eut sept enfants. Il lui a fait l'amour, car elle n'avait pas le petit dernier à garder. Il veut la revoir, demande son
téléphone. Dès qu'il a tourné les talons elle dit : "Je lui ai donné un (des) numéros au dessus, je sais qu'il ne veut que remplir un trou. Ce n'est pas de l'amour". Une amie à elle arrive, la
quarantaine aussi, vêtue de cuir noir. Elle l'embrasse. Elle : "Je préfère la saucisse à la salade frisée, hein, c'est ma copine, ma soeur, ma mère, la seule femme à qui je fais des
pious".
Arrive une serveuse de restau, qui vient agresser la patronne, comme elle l'a toujours
fait. Elle n'était pas venue depuis un an. Une rivalité commerciale absurde. Soudain, cette fausse blonde élégante comme une bourgeoise morigène un djeun's car il parle arabe à son copain :
"On est chez nous ici, qui c'est qui fait la loi ?". Puis elle gifle le serveur, Éric*, un costaud français qui porte beau sa cinquantaine. Il la gifle, elle regifle plus fort,
il la regifle : "T'es belle, mais casse toi, tu te conduis comme une conne". Elle répond : "Je préfère être une conne qu'une pute !". A sa fureur jalouse chacun
répond, Abdel et moi en dernier. Il faut une demi-heure pour se débarrasser de cette fausse blonde de 50 ans, plus aigrie que frontiste. Ou l'inverse.
Un jeune homosexuel, folle du quartier et lui aussi serveur ailleurs veut draguer le viel
Abdel, qui en sourit, m'agresse car je suis réalisateur et ne l'ai pas encore fait tourner. Je lui dit : "On est en majorité smicard et même sous-smicard". Mon film de fiction longue sera bien
dans le quartier, en 2014. Il est impatient. Je lui dit "Chez moi, on construit patiemment son affaire". Et puis je lui offre une bière en me disant : il pourra jouer une femme dans mon film, car
en effet il est bluffant, mais hélas, rien d'autre.
A minuit passé je quitte tout le monde. L'Irlande n'avait rien à perdre puisqu'elle est
déjà éliminée. Le match fut vu en filigramme, car la vie, l'amour, la souffrance étaient ailleurs.
J'ai passé une excellente journée car... Je suis entré dans... La Cinquième
dimension.
T. Kruger
*Les noms ont été biffés
Photo d'illustration : Anneaux de Buren par Y. Monteil