Mon "rapport" charnel et oral avec la police française

Publié le par CitiZen Nantes

Récit de deux citoyens nantais

Nantes, peu avant 2h45, vendredi 11 juillet 2014 : INTERVENTION POLICIERE au SQUAT des sans pap' situé dans l'ancien local des Restau du Coeur du quartier Dalby-Doulon, près du parc de la Moutonnerie. Le camarade Thomas Cesbron me tire de mon travail, arrivant chez moi vers 2h35 et m'informe que des flics opèrent au squat. 10 minutes après sa venue, je file avec lui sur les lieux, d'un pas pressé, avec un carnet et un crayon : je n'ai plus ma mini-caméra, perdue le 22 février dernier dans la manif anti-aéroport de NDDL.
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Le squatt de la Moutonnerie, juin 2014 On descend le boulevard Dalby. Dans une rue perpendiculaire sur la droite, menant au parc de la Moutonnerie et à des HLM récents on voit deux véhicules du SAMU, trois véhicules de pompiers et huit véhicules de police. On est passé comme si on se rendait chez nous dans un des HLM devant nous puis, au bout de cette petite rue, on tourne sur le parc à gauche. On découvre environ une cinquantaine de personnes assises ou accroupies par terre, dehors dans l'herbe. Ce sont des réfugiés politiques résidant dans le squat humanitaire, dont une majorité d'Africains sub-sahariens, des Syriens et des Turcs, dont deux couples d'homosexuels, entre autres, 75% d'hommes, des femmes et des enfants, ces derniers pleurant. Autour les 'gardent' une vingtaine de policiers, formant un cercle.

Derrière nous, passent trois jeunes riverains, je dis "Jouons les démocrates idiots", ça les fait rire et on marche l'air détaché, d'un pas décidé, on passe entre deux flics et on va s'installer avec les réfugiés, par terre, car le 'cercle' est très ajouré. Je sors mon carnet pour dessiner les trois flics en face de moi, sur ma gauche, puis des réfugiés. J'y renonce et je roule une clope que je passe à Thomas. Derrière moi des membres de la LDH en observateurs, sur ma droite un berger allemand tenu en laisse par une fliquette postée à côté d'un de ses collègues. J'entend qu'elle dit "C'est qui eux ? Qu'est-ce qu'ils foutent là ?".

Je réponds, sans me lever, ni les regarder, que je suis du quartier. Elle dit "Dégagez" et son collègue "Foutez le camp". Je dis que c'est MON quartier. Quelques-uns me saisissent, me relèvent, je leur échappe et cours parmi les réfugiés, tous silencieux, tandis que Thomas se lève, reçoit un coup de pied de la fliquette dans le derrière, retombe, le berger aboie fort. Thomas se relève, se reprend un coup de pied d'elle au postère, retombe et son berger est dessus.

Pendant ce temps là, en courant dans le cercle policier je crie "Je suis en France et dans mon quartier ! Je reste !" A la fin deux ou trois me chopent. J'arrive presque à défaire l'étreinte sur un de mes poignets, la main scélérate est en train de glisser vers mes doigts, un quatrième arrive et je suis mis face contre terre, un genoux sur le cou, puis il me fait une clé, le chien de la fliquette me jappe dessus, sa gueule dirigée en direction de mon cou, déjà baissée.

Je dis "J'étouffe" puis dis que "j'ai des problèmes respiratoires", comprendre que je fume comme un pompier, puis pour desserrer l'étreinte, car je suffoquais, ventre écrasé, je dis, "Je ne veux pas mourir", ce deux fois. Le keuf qui ordonna sans doute de me faire relever me dit "C'est filmé". Ce procédé anti-bavure me rassure paradoxalement, tandis qu'ils me mettent les menottes.

Un fois debout, j'ai mal à la tête à l'arrière du côté droit, où il y a une bosse, au genoux droit j'ai un peu saigné, à ma rotule gauche j'ai un peu mal et enfin à la base de l'omoplate droite, j'ai une douleur plus interne. Je dis aux policiers de me ramasser mon paquet de tabac tombé à terre. Ce qu'un d'eux fait, le mettant dans ma poche gauche. L'un de ceux qui m'ont appréhendé dit "On est pas des voleurs". Deux policiers m'emmènent, chacun tenant un coude, flanqué sur ma droite d'un troisième, un homme ventru à lunettes qui leur dit "Il faut lui faire un IPM", je répond "Intervention de la Police Militaire ? Je ne connais pas tous les acronymes". Je penses à Frances Farmer, dont j'ai vu le film autobiographique de 1982 et me demande s'ils vont pas m'accuser d'être fou puis, avec l'usage du mot 'acronyme' je m'affirme comme non débilos-craignos.

Ensuite je dis aux deux qui me tiennent, "Vous comprenez, il y a des Syriens et avec Bachar el-Hassad ça craind". Je dois aller à l'arrière d'une de leur voiture. Le flic à l'embonpoint certain et lunettes me dit "ça ce voit que vous avez pris quelque chose, vous avez les yeux humides". Je pense 'ben oui, les yeux sont constemment humidifié par les glandes lacrymales' et préfèrent répondre que "Non je n'ai rien bu depuis plusieurs jours, ni fumé (de pétards) depuis autant de temps".

Un quatrième, celui qui apparemment m'a fait la clef et écrasé le cou viens se coller à leur véhicule, sans y rentrer, se plaignant que je l'ai blessé "au petit doigt" et tandis qu'on me pousse à l'arrière, je répond sans le regarder "Ah oui, 'le coup du petit doigt'" puis je me déporte vers le fond pour laisser la place sur ma gauche à mon gardien. Je dis que les menottes font un peu mal au poignet droit, l'un des trois qui est monté dit "On les desserrera si vous êtes tranquille". Après la prise d'identité, je constate que celui à la place conducteur semble être un officier et donc doit commander les deux autres. Lui et son collègue derrière me disent qu'ils sont intervenus pour "un incident", qu'on ne rafle jamais de nuit, mais tôt le matin, que "demain vous apprendrez par la presse ce qui est arrivé". Apparemment il y aurait pu avoir une urgence médicale voire une rixe ? Mais rien ne me le dit pour cette dernière hypothèse : les réfugiés sont calmes et la présence du SAMU n'atteste en toute sûreté que d'un transport pour raison sanitaire.

Ensuite Thomas, s'étant éloigné des lieux pour me suivre de loin voyant que j'étais 'coffré' revient sur ses pas. Mal lui en pris : il est jeté à terre par le co-équipier de la policière de tout à l'heure, tandis que son berger allemand aboyait comme on lui a appris. Il reçoit encore deux coups de pied aux fesses du co-équipier de la femme policier : "Qu'est-ce qu'il fout là encore celui-là ?". Mon camarade perd son paquet de blondes et son briquet, tombés dans l'herbe. Il pensera peu après 'Tant mieux si elles sont récupérés par les réfugiés' ...

A cet instant les réfugiés applaudissent bruyamment notre commune action. Enervés, des policiers leurs crient "TAISEZ-VOUS !", plusieurs fois, 'comme Finkelkraut' précise Thomas. Personne ne disant mot, l'injonction est surréaliste. Un des réfugiés, un homme, énonce alors le sentiment de ses compagnon(ne)s : "Français are good". Je n'entends rien de cela, étant dans la voiture des flics, toutes portes fermées. C'est Thomas qui m'a relaté ce fait surprenant.

Dans la voiture des flics, je décline mon identité et seulement mon identité, conformément à la loi. Je reste silencieux ensuite et ils s'assurent que je ne suis pas "connu des services de police" vu que ma seule condamnation, deux mois avec sursis, est sur des faits prescrits (contre la TAN, gérant le tram nantais).

Les deux keufs sur ma gauche veulent me parler, disant qu'ils "n'ont pas assez d'effectifs" que mon attitude les distrait de l'action en cours, que demain peut-être apprendrais-je qu'un des réfugiés "sera peut-être mort". Je leur dis "Alors relâchez-moi, je rentrerais à pattes si vraiment il y a un risque". Ensuite, spontanément, puisqu'ils voient que je ne les insulte pas, ni ne gueule, les deux flics sur ma gauche, celui à mes côtés et celui à la place conducteur me précisent "Nous ne sommes pas de Nantes ... on est en sous-effectif ... (qu'ils n'ont) pas assez de moyens", qu'ils ne sont pas eux-même en situation financière fortiche. Je réponds "Oui je sais, non paiement de vos heures supplémentaires par l'Etat" et après un silence j'ajoute "Mais vous êtes salariés, moi je suis réalisateur et je ne peux même pas travailler dans ce pays. Je ne suis pas distribué alors que le public applaudit mes films". Ils redisent que non, ils ne sont pas assez payés. Leur 'chef' conclu cette doléance en signifiant qu'il accepterait d'être interviewé si je lui demandais... Thomas me dira après que ce devait être des policiers du syndicat UNSA. Je dis que "ça va pas chez les ouvriers, ça va pas chez les enseignants, ça vas pas chez les artisans et commerçants, ça va pas chez les paysans : y-a-il un endroit où ça va dans ce pays?". Je pense 'oui chez le MEDEF et les gros bourgeois ça va' mais je ne le dis pas. Le policier à lunettes me fait souffler dans le 'ballon' et comme prévu y'a rien.

Je leur concède "Je suis anarchiste. C’est une utopie. Il y aura sans doute toujours des violences, des viols, des escroqueries", mais pensant qu’une société anarchiste peut les réduire a minima mieux que les autres et j'ajoute, pour terminer ce très court exposé propagandiste, un mot sur les inégalités sociales : “Le plus grand malheur c’est l’héritage”. Aucun ne moufte, alors je vais sur un de leur terrain, disant que j’avais bien conscience que les faux commerces où se blanchit l'argent de la drogue se multiplient à Nantes et que “je suis bien content”, oui bien, de la descente anti-héroïne qu'il y a eu dans mon quartier, dans le bar blanchisseur d'argent-taxi, le Timgad, fermé depuis, même si l'opération a été disproportionnée et ressemblait à un raid armé : "On se croyait en Irak" avait dit un jeune témoin dans la rue interrogé alors, boulevard Dalby, par un journaliste. J’ajoute que les dealers maintenant sont “Comme des hommes d’affaires, comme des traders, ils savent envoyer l’argent à l’étranger, à l’aide de commerces ou sociétés-écrans”. C’est un des aspects les plus infâmes du capitalisme … Leur courte réponse d’acquiescement vaut déclaration d’impuissance …

Après cette presque discussion, le 3e flic, nantais, donc beaucoup plus hargneux se tient coît. Le conducteur me dit "Bon, je vous fais une fleur. Où habitez-vous ? On vous ramène chez vous". Je pense que j'ai sans doute la bonne 'couleur' de peau car ils n'ont même pas vérifié mes papiers et j'aurais pu donner un faux nom et une fausse adresse, puisque déposé devant ma porte d'entrée de la cour du lieux où j'habite aucun nom sur les sonnettes ne pouvait l'attester. Avant de démarrer le policier derrière veut me défaire les menottes, ça marche pas : "C'est l'ancien modèle" et il cherche la clef idoine un moment, puis le conducteur démarre !

Devant mon immeuble collectif je dis naïvement "Vous voulez m'interroger ?", puis descendant je les salue militairement, main sur le front, ne regardant pas celui devant sur la droite, le nantais, mais mon 'gardien', derrière. Pourquoi j'ai fais ce geste de militaire ? Je ne sais pas, un réflexe, pour rire jaune ...

Il est 4h45 environ. J'ai été retenu deux heures. Comme Thomas ne s'est pas 'rebellé', lui n'est pas menotté et est emmené à Waldeck, comme on dit ici pour le poste central de police nantais où il subit la même procédure, identité, "avez-vous eu affaire aux services de police ?" et s'ajoute pour lui "Qu'est-ce que vous faisiez là ?". L'un d'eux croit nécessaire de faire une allusion à la déportation juive par les nazis : "Vous croyez qu'on met les gens, de nuit, dans des trains ?". Thomas est relâché ensuite, l'éthylo-test étant aussi négatif pour lui et il prend le tram à Motte Rouge, en face de la 'schmiterie'. Il me retrouve chez moi vers 5 heures.

Ceci constitue notre témoignage commun. Il est 5h49 du matin.

Thierry Kruger
Thomas Cesbron

 

NOTE I - AUTRES FAITS DU JOUR DE REPRESSION A NANTES : Sous-effectif des flics peut-être à cause de l'action de protestation devant le tribunal de Nantes l'après-midi où un camarade s'est pris 3 MOIS FERME sans mandat de dépôt. Une nouvelle action se profile ... Cette même nuit un détenu de Nantes, âgé de 35 ans, se suicide dans sa cellule. C'est le 7e depuis le début de l'année.


NOTE II : BIDONNAGE A PROPOS DE LA PRESSE : En me disant qu'il y avait des journalistes sur les lieux c'était un bon moyen pour que je n'y revienne pas. C'est vrai que deux ou trois fois ils m'ont demandé si j'avais encore l'intention de me repointer dans la nuit. J'ai vérifié ce midi si les journaux Presse O ou Ouest Torchon (Ouest France pour l'état civil) parlaient d'une intervention policière sur le squat des réfugiés. Je n'ai rien vu. S'il y a quelque chose, ce ne peut qu'être un articulet, sans image, car aucun reporter-photographe n'était présent.

 

>> Lire aussi sur Presse Océan : La rixe au couteau fait un blessé grave dans un squat

Publié dans Tribunes Libres

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