Mali : "Si Tombouctou m'était conté"

Publié le par CitiZen Nantes

Citizen Nantes accueille l'équipe de MaliJeReste dont la réalité vécue à Tombouctou devrait nous faire réfléchir à défaut de nous révolter. Pour que vous n'ignoriez plus de ce qui se passe au Mali, nous ouvrons donc une nouvelle fenêtre sur le monde, comme nous l'avions fait lors de l'élection présidentielle au Sénégal en relayant le travail de "journalistes à l'ADN nouveau", protecteurs de la démocratie dans leur pays.

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Mohammed et Issa. Tombouctou - 5 juillet 2012

La récente profanation des tombes de plusieurs Saints par des islamistes jusqueboutistes place à nouveau Tombouctou sous le triste feu de l’actualité. Mohammed et Issa (1), tombouctiens encore et toujours, nous content leur quotidien dans cette ville devenue fantôme. Récit de deux héros ordinaires au cœur de ce qu’on peut bien appeler une désolation.

erudit-tombouctou_MaliJeReste2.jpg Erudit à Tombouctou - ©MaliJeReste

Tombouctou n’est définitivement plus ce qu’elle était ! Elle est déjà vidée de ses habitants : « Seuls deux quartiers restent encore peuplés mais dans certaines zones, il n’y a plus que des maisons fermées qui ont d’ailleurs été pillées » raconte Issa. Depuis la prise de la ville par les hommes du Mouvement national de Libération de l’Azawad (MNLA) d’abord puis Ansar Diné ensuite, Il n’y a ni administration, ni services sociaux. L’électricité est coupée entre 15 et 20 heures par jour. Les écoles sont fermées. Les islamistes ont bien tenté de rouvrir certaines médersas et écoles « publiques » mais ils se sont vite heurtés à de gros problèmes d’organisation, d’abord, pour assurer la non-mixité des établissements, ensuite pour pallier la pénurie d’enseignants. L’expérience s’est vite arrêtée. La santé préoccupe particulièrement Issa : « Les pharmacies sont toutes fermées. Il n’y a quasiment plus aucun personnel sanitaire. Quelques agents de santé autochtones travaillent encore mais ils sont peu qualifiés. Tous les médecins et les spécialistes sont partis. Avec le corridor humanitaire qui s’est ouvert, quelques médecins volontaires sont revenus avec des stocks de médicaments mais c’est insuffisant. On prie donc pour ne pas tomber malade ». Pour illustrer son propos, Mohammed expose le cas d’un de ses neveux qui a eu une fracture sévère en tombant d’un mur. Il a fallu l’évacuer à Sévaré. Mais à Sévaré, il n’y avait pas le matériel nécessaire pour le soigner. Il a été transporté à Bamako et entre temps, il est tombé dans le coma à cause d’un œdème. « Son corps avait gonflé jusqu’à la tête ».

Toutes les autres activités sont également arrêtées ou fonctionnent au ralenti. « La ville n’est plus du tout approvisionnée par le sud mais il est encore possible de trouver à manger : la viande et les condiments ne manquent pas. Les pates, le riz et le lait arrivent par l’Algérie et la Mauritanie. Les gens vivent aussi grâce à leurs réserves issues des maigres récoltes de la saison dernière. Les stocks de semences et d’engrais ont été pillés et vendus à des commerçants. Il n’y a donc rien pour la campagne agricole qui vient. Il n’y a pas non plus de carburant pour faire marcher les motopompes. La situation va donc se compliquer dans les mois qui viennent. (…). La grande majorité des commerçants ont fermé et sont partis. Les banques ont été saccagées. Les petits marchés ont disparu. Les manœuvres, les ouvriers n’ont plus d’emploi, les fonctionnaires ont tous quitté la zone, c’est toute l’économie qui est donc en suspend » explique Issa. « Communiquer, s’informer aussi devient un problème. Le réseau orange marche mal. Les islamistes ont coupé les liaisons avec l’ORTM car cette chaine montre trop de chrétiens et de femmes, selon eux. Le plus bizarre, c’est qu’ils n’ont pas confisqué les antennes satellites, donc les habitants qui ont ça peuvent avoir accès à aux chaines du monde entier. Mais plus aucune radio ne fonctionne en dehors de la radio communale qui ne diffuse que des prêches et des messages des islamistes pour la communauté »

La dissémination d’armes et de munitions dans toute la ville depuis le 1er avril est aussi très inquiétante : « Les armes circulent comme des bonbons » plaisante Mohammed. « Quand le camp militaire a été déserté, tout le monde est venu se servir : jeunes, adultes, enfants vieillards, tous sont allés récupérer des armes là-bas. On voyait beaucoup d’enfants se balader avec des grenades, des fusils et des balles. Mon gardien est revenu avec une kalach et des munitions. Je lui ai dit de ramener ça, que je ne voulais pas de ça chez moi » reprend Issa. Des faits divers macabres ont été relayés par la presse : en avril, des enfants jouaient avec une grenade qui a explosé. Le bilan est lourd : L’un est mort et les deux autres ont dû être amputés. Mohammed relate une situation similaire qu’il a lui-même vécu mais dont les conséquences sont, fort heureusement, moins dramatiques : « Mes petits frères ont trouvé une grenade lacrymogène non explosée. Je les ai vu jouer avec et j’ai compris que c’était dangereux. Je leur ai confisqué ça. Pendant qu’ils regardaient la télé, je me suis assoupi. Les enfants ont alors essayé de récupérer leur jouet et ont dégoupillé la grenade par inadvertance. J’ai entendu un « pshitt » et j’ai tout de suite compris le danger. L’engin a explosé et le gaz s’est répandu partout dans la pièce. J’ai ordonné à tout le monde de sortir en vitesse. Pour moi, le mal était fait : j’ai pleuré pendant des heures, c’est comme si on m’avait barbouillé la figure de piment ».

Avec tout ça, les comportements ont radicalement changé : « On ne peut plus se promener à plusieurs, encore moins avec des femmes. Au-delà de deux personnes, il faut demander une autorisation de se regrouper. Sinon, c’est interdit. Les grins ne peuvent plus être mixtes. Au-delà de 5 personnes c’est un problème, si on est en train de fumer, c’est un problème… Depuis trois mois, je ne dépasse pas un rayon de 100 mètres autour de chez moi. Je sors acheter des produits à la boutique et je rentre. A la limite, je vais chez mes voisins. Je suis fatigué d’être prisonnier » confie Mohammed et Issa de renchérir : « On continue à sortir mais on est limité dans nos déplacements. De toute façon, il n’y a plus d’activités. Une fois, on jouait aux cartes devant la porte chez moi. Les islamistes sont venus avec des armes pour confisquer le jeu car c’est haram (2) ». Avant de continuer : « Plus rien ne nous appartient sauf ce que les islamistes n’ont pas vu. Tout objet de valeur est confisqué. On ne peut pas conduire une voiture ou une moto récente car elles sont systématiquement saisies. Ils disent que c’est imposé. Les enfants de la ville servent d’indicateurs. Ils sont payés pour ça. Comme les gens n’ont plus de revenu, c’est toujours une rentrée d’argent utile. Les enfants vendent donc leurs voisins, leur famille ». Dans un tel contexte, la crainte est permanente et la vigilance de mise. Et ceux qui restent s’adaptent : « après plusieurs mois dans cette situation, la peur, c’est fini ! On s’habitue, on s’en fout ! On se dit qu’on peut vivre ou mourir, qu’importe. Moi, je ne veux pas partir. Tous mes biens sont à Tombouctou. Ma famille est là-bas et je ne peux pas déménager tout le monde. Aller ailleurs, c’est encore se créer des problèmes. Si je pars, je ne serai qu’un réfugié, à la charge des gens. Ce n’est pas bon donc je préfère rester même si la vie est vraiment difficile» poursuit Issa et Mohammed de conclure : « Je suis Tombouctien. Je l’étais même peut-être avant eux. Je ne bougerai pas. »

Mosquee_tombouctou_MaliJeReste.JPGMosquée de Tombouctou ©MaliJeReste

Avec l’actuelle profanation des tombes des Saints, on peut légitimement se poser la question de ce qu’il va advenir des centaines de milliers de manuscrits de la ville. Selon Issa, « pour le moment, on ne sait pas mais les islamistes occupent le centre Ahmed Baba et les rumeurs qui circulent parlent de beaucoup d’ouvrages dérobés. Tant que le centre reste occupé, cette information est pour le moment invérifiable ». Ces documents précieux, patrimoine historique inestimable et joyaux des Tombouctiens, seront-ils préservés ? Rien n’est moins sur. En attendant, les habitants de Tombouctou attendent, impuissants, avec le sentiment qu’ils ont été abandonnés par tous à leur triste sort. Ils restent, dignes, mettant en place des résistances passives et tentant de défendre encore ce qui subsiste de leur identité.

(1) Les prénoms ont été modifiés (2) De l’arabe : illicite, interdit par le Coran

Merci à Mohammed, Issa et à l'équipe de MaliJeReste

 

>> A écouter aussi le témoignage de Moussa Kaka, journaliste à RFI - 06/07/2012

Publié dans France & Monde

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