Plumelle -Uribe à propos du livre "Esclavage-réparation" de Louis Sala-Molins

Publié le par CitiZen Nantes

Mise à jour du 30/09/2014
A l'occasion de la sortie du livre "Esclavage Réparation" de Louis Sala-Molins, Rosa Amelia Plumelle-Uribe, auteure de "La férocité blanche", propose, avec beaucoup d'élégance, lecture de ce livre au philosophe Alain Finkielkraut et aux autres intellectuels français qui étaient hostiles aux Réparations depuis le milieu des années 80.  
La légitimité des réparations - Plumelle Uribe

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24/08/2014
Sortie du livre "Esclavage - Réparation" le 22 septembre 2014
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Les Lumières des Capucins et Les Lueurs des Pharisiens 
La question politique va se poser des réparations dues au crime de la traite négrière. Louis Sala-Molins, l’éditeur du Code Noir, prend parti avec ce livre en présentant les livres de colère de deux capucins de la fin du XVIIe siècle, Francisco José de Jaca et Epiphane de Moirans. Ces derniers exigeaient non seulement la cessation immédiate de cette infamie, mais réclamaient déjà des réparations sans condition.      
Le contexte

Les actions judiciaires en cours aux Antilles et à Paris pour les « réparations » du crime de traite négrière devraient prendre une particulière consistance début 2015. 

L’histoire

L’équivalent espagnol de notre CNRS, le Consejo superior de investigaciones cientificas (CSIC), a proposé récemment – en 2002 et en 2007 – l’édition critique de deux textes, datant de 1681 et 1682, quasiment inconnus jusqu’alors, d’inégale valeur théorique mais l’un et l’autre d’une vigueur conceptuelle massacrante, écrits par deux capucins, l’Aragonais Francisco José de Jaca: Conclusions sur la liberté des nègres et de leurs aïeux, autrefois païens et désormais chrétiens, rédigé en espagnol, mâtiné d’innombrables citations latines ; et le Jurassien Epiphane de Moirans : Esclaves libres ou défense juridique de la liberté naturelle des esclaves, rédigé en latin. 

L’un comme l’autre missionnaires en des régions diverses des « Indes occidentales », ils sont témoins de la vie des esclaves noirs et des pratiques des esclavagistes européens – pas seulement espagnols, mais aussi français, portugais, anglais et hollandais –, du calvaire des uns et de la férocité des autres. Ils s’insurgent, prêchent pour le châtiment des maîtres et l’abolition immédiate de l’esclavage, dénoncent les pouvoirs civils et ecclésiastiques qui le maintiennent et le pratiquent. Dont il résulte condamnation par les autorités civiles et ecclésiastiques, suspensions canoniques, prisons, excommunications, exils, renvois en Europe. Dont il résulte aussi recours à Rome, implication explicite dans l’affaire de l’autorité pontificale – en la faveur –inattendue–des deux capucins; faveur vite occultée. 

Le capucin jurassien démontre que la traite et l’esclavage des Noirs sont contraires au droit divin et à la loi naturelle, au droit divin positif (les « écritures »), au droit civil, au droit canon, au droit de guerre, au droit pénal, au droit des gens. Bref, à tous les droits. La clarté et la force admirables de ses argumentaires le conduisent à des « conclusions » qui, aux yeux de l›auteur, suffisent amplement à légitimer la publication d’un tel livre :

- arrêt immédiat de la traite, pas de moratoires ni des demi-mesures ;

- abolition totale de l’esclavage des Noirs;

- paiement intégral à chaque Noir de ce qui lui est dû pour son travail ;

- octroi aux Noirs des terres qu’ils ont labourées ;

- dédommagement pécuniaire à chacun pour les mauvais traitements subis, pour les risques de mort supportés (notamment lors de la traversée de l’Atlantique – De Moirans avance le chiffre faramineux d’« un tiers de morts » par cargaison de déportés) ;

- paiements, restitutions et dédommagements à transférer aux ayants droit des esclaves déjà décédés, sans limitation ni du temps écoulé à partir de l’abolition ni du nombre de générations s’étant succédé depuis.

Avant d’exposer ses conclusions, De Moirans analyse avec rigueur et rejette avec élégance les mille et un « arrangements » avec le droit, la loi et les « écritures » proposés par des théologiens de haut rang et des philosophes pour légitimer l’esclavage.

Nous sommes en 1682. Soit trois ans avant la promulgation du très funeste édit du « Code Noir ».

Avec Montesquieu, l’orée des Lumières s’annoncera bientôt. Un bon siècle après, naîtront les « amis des Noirs ». D’autres voix se feront entendre, non pour que l’esclavage cesse immédiatement, mais pour limiter les « excès inutiles » dans le comportement des maîtres, et planifier l’abolition (après d’interminables moratoires). Mais personne n’approchera, pas même de loin, la rigueur conceptuelle du capucin.

On connaît cette succession de dates :

Révolution française et Convention: abolition de l’esclavage.

Napoléon : restauration de l’esclavage.

IIe République : abolition définitive de l’esclavage.

Il n’aura pourtant été admis ni ne le sera jamais que des réparations soient dues aux esclaves ou à leurs ayants droit.

Ces réparations dont il est enfin question.

Quoi qu’il en coûte aux laïcs dont l’auteur fait partie, il faut se rendre à l’évidence: dans ce domaine, les « lumières » des capucins éclairent infiniment mieux que les « lueurs » des Lumières, dont le livre rappellera les très « théologiques » arrangements et très pitoyables gesticulations (d’où le sous-titre).

Extrait du site de "Lignes"

sala-molins-visuel.jpgLouis Sala-Molins à Nantes. Photo : Yves Monteil

La rentrée en librairie de Louis Sala Molins

Louis Sala-Molins
Louis Sala-Molins est né en 1935. Il a été professeur de philosophie politique aux universités de Paris 1 Panthéon-Sorbonne (où il a succédé à Vladimir Jankélévitch, dont il était l’« assistant ») et de Toulouse 2 Le Mirail.

La plupart de ses publications concernent la philosophie du droit en général et deux désastres « juridiques » en particulier: le droit inquisitorial, et les légitimations juridiques de l’esclavage.

Extrait du site de "Lignes"

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Publié dans Arts et culture

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