A retrouver ci-dessous la Contribution d'Yves Monteil (rédac' chef de Citizen Nantes) dans la publication "Nouveaux
médias, nouveaux réseaux numériques" éditée par le Conseil de Développement de Nantes Métropole. Voir
la présentation
Naissance du « journalisme actif » (1920)
Tout va si vite dans la sphère des médias participatifs, que rare sont ceux qui ont pris le temps d’en fixer l’histoire.
Dans les années 1920 Walter Lippman, journaliste, interroge l’attitude passive des américains face à la politique et à la chose publique. On lui doit, avec le philosophe John Dewey, l’émergence
de l’idée d’un « journalisme actif » faisant le lien entre la sphère civile et la sphère dirigeante. Cette théorie s’appuie sur l’implication du citoyen dans le processus de production de
l’information afin de le rendre plus responsable et plus impliqué dans les choix de société.
Une brèche est ouverte, n’importe quel individu est désormais encouragé à rechercher et diffuser l’information. L’idée d’un
« journalisme actif » ou «citoyen» est née.
L’essor du « journalisme citoyen » (1980)
Tanny Haas dans «The pursuit of public journalism » estime qu’au cours des années 1980, plus de 600 initiatives citoyennes naissent dans un cadre journalistique. La
plupart lors d’élections politiques en réponse à une opinion publique qui ne se sent pas représentée dans la presse professionnelle et réclame ses propres espaces d’expressions et
d’échanges.
L’avènement de l’ère numérique dans les années 90’ vient renforcer cette dynamique avec de nouveaux outils internet et le web 2.0 qui vont permettre au «
journalisme citoyen » de définitivement s’arroger des frontières. Avec internet, l'espace d’informations et d’expressions devient infini. Tous les internautes peuvent désormais participer à la
mise en ligne de contenus à l'échelle planétaire.
Médias et « violences urbaines » de 2005
2005 marque un tournant dans le rapport entre les médias français et les citoyens mis au ban des centre-villes, ignorés et
souvent mal connus des élites médiatiques et politiques. Particulièrement les jeunes qui le leur rendent bien.
Ce n’est sans doute pas un hasard si le point de départ de ce changement soit un fait divers qui se déroule le 27 octobre
2005 à Clichy-sous-Bois. Zyed et Bouna (14 et 16 ans) meurent électrocutés au contact d’un transformateur EDF près duquel ils s’étaient réfugiés pour fuir la police.
Suivra une inéluctable et violente « crise des banlieues » qui secouera une à une les cités françaises. La presse et avec
eux les dirigeants politiques, jusque-là sourds et aveugles, s’inquiètent soudainement des banlieues et de leurs classes populaires dont ils ne connaissent rien de la grisaille quotidienne, de la
précarité mais aussi de l’extraordinaire force d’avenir qu’elles représentent. Mais de ça on ne parlera point. Place au grand show journalistique à l’objectivité douteuse sur fond de course à
l’audience…
La naissance du Bondy Blog
Ce sont des journalistes suisses de l’Hebdo qui vont rapidement tirer les leçons du rapport distendu entre les quartiers
populaires français et leurs médias. Ils sont une poignée à se rendre à Bondy et à se démarquer de leurs confrères en ouvrant, le 11 novembre 2005, un petit bureau dans le 9.3. Les journalistes
s’y relaient et créent un blog pour « comprendre et raconter les maux français ».
« C’est ainsi, sans le vouloir, en recevant des cailloux sur la tête mais en nouant aussi des amitiés
extraordinaires, que nous avons dressé, à Bondy, un véritable état de la France. »
explique Serge Michel, Chef du service étranger de l’Hebdo, qui confiera, quelques mois plus tard, les clefs de cette
petite révolution médiatique à des blogueurs locaux. Le Bondy Blog était né.
Journalistes, vos papiers !
L’avènement d’internet associé à cette crise des banlieues aura eu le mérite de souligner la fracture médiatique et
d’envisager autrement le traitement médiatique des quartiers. En région parisienne et dans d’autres villes françaises fleurissent des initiatives d’expressions et d’informations dans les
quartiers . Le réseau Presse et Cité, qui fédèrent ceux qui se retrouvent dans ce journalisme nouveau et pluriel, référence une trentaine d’initiatives (radio, web, magazine).
Près d’un siècle après la théorie du « journalisme actif » de Lippman et Dewey des citoyens, des experts et parfois des
journalistes s’unissent pour porter la voix des franges les plus en marge de la société française en ouvrant en ligne des espaces contributifs. Au départ ceci ne va pas sans critiques qui
aujourd’hui s’estompent. Légitimes quand elles questionnent le métier de journaliste « professionnel » mais beaucoup moins quand ces mêmes journalistes snobent les initiatives contributives en se
targuant d’être les garants de l’objectivité sans avoir eux-mêmes « bouffé du subjectif jusqu'à la nausée ».
Nos deux américains avaient prévenu qu’il ne s’agissait pas pour le « journalisme actif» de concurrencer le « journalisme
professionnel » mais étrangement c’est le journalisme professionnel lui-même qui s’est senti concurrencé. Non pas par les moyens et l’audience réduits des petits-nouveaux-médias mais bien parce
que dorénavant d’autres voix se font entendre et d’un autre ton.
Journalistes, experts, citoyens, vers un modèle à plusieurs voix
Si la connivence entre les médias, la politique et les groupes industriels n’était déjà plus à démontrer, dorénavant le
manquement des médias à leur devoir de rôle d'intermédiaire va pouvoir être contrebalancé sur la toile ; par des professionnels de l’information ou des citoyens et bientôt par l’association des
deux.
Citons la création de deux médias purs-playeurs : Rue 89 en 2007 et Médiapart un an plus tard. Tous deux sont dirigés par
des anciens journalistes de la presse papier (respectivement Pierre Haski, ex de Libération et Edwy Plenel, ex du Monde). Ils vont à jamais bouleverser la donne médiatique en incluant experts et
citoyens à la vie de leur journal. Médiapart crée « Le Club » qui ouvre ses colonnes virtuelles aux internautes abonnés. Rue 89 opte pour un modèle à 3 voix associant journalistes, experts et
citoyens. En 2010 LeMonde.fr raccroche les wagons « en proposant désormais aux auteurs de publier leur point de vue » dans leur version papier et sur internet.
Dans « les quartiers » ce modèle participatif est incarné par le Bondy Blog qui se démarque en 2009 en s’associant à
l’École Supérieure de Journalisme de Lille pour lancer, en direction des jeunes, un programme de formation d’envergure nationale sous la dénomination «nouveaux médias, nouveaux usages».
« Ce partenariat entre la plus ancienne école de journalisme de France et l’un des blogs à la pointe du journalisme
participatif a pour vocation de démocratiser l’accès aux grandes écoles et de mettre à disposition de la société civile les outils pour une éducation aux médias numériques ». explique
Nordine Nabili
Et demain ?
On l’a vu, les journalistes professionnels n’ont plus le monopole de l’information. Avec la démultiplication des médias en
ligne une ère nouvelle s’est ouverte. D’autres voix se font entendre. Le dernier verrou est économique, mais gageons que demain les artisans médiatiques d’aujourd’hui pourront vivre d’un «
journalisme actif » complémentaire de la presse traditionnelle. C’est dans ce cadre d’une démarche innovante qui associe des professionnels de l’information et des citoyens pour « fabriquer » une
information de qualité qu’est le pari. Le chantier est ouvert qui inclut les nouveaux usages que sont les réseaux sociaux, le crowd-sourcing, le data-journalisme.
Yves Monteil - Mai 2011
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