La leçon de démocratie de la blogosphère sénégalaise

Publié le par CitiZen Nantes

Mise à jour 25 février 2012 - 15h

A quelques heures des élections au Sénégal, nous avons pris contact avec quelques blogueurs, journalistes et/ou indépendants : Natty Seydi, Basile Niane, Cheick Fall, AmyJane Diop... pour réaliser cet article, modeste état des lieux de la "soft" e-revolution" qui se déroule actuellement dans le pays.

Un journalisme debout !

Quel oxygène que de suivre depuis plusieurs semaines l'active blogosphère sénégalaise en action notamment sur le réseau Twitter avec quelques hashtags (1) déjà légendaires comme #Kebetu ou #sunu2012. Quelle fraîcheur de voir l'information et l'expression en marche dans un contexte sénégalais qui dépasse toutes les crises précédentes.

Quand ils ne sont pas sur le terrain des manifestations, ces journalistes à l'ADN nouveau veillent et se font le relais de la campagne sur tous les fronts. Ils parcourent le macadam et la toile, déterminés à combattre l'arrogance d'un pouvoir peu scrupuleux des attentes d'une frange de sa population et sourd à la rue qui demande depuis plus d'un an au président sortant Abdoulaye Wade de ne pas passer en force pour briguer un 3e mandat.

Loin du poncif du "journalisme assis" que certains journalistes prêtent aux reporters citoyens ici en France, les twittos (2) terme cher à NattySeydi, et autres reporters citoyens et professionnels  sont bel et bien debout au Sénégal.

Manifestation-a-dakar.jpgPhoto Finbarr O'Reilly / Reuters

"Youssou N'dour éternue et c'est toute la presse internationale qui tousse" (3)

Même si c'est enfoncer une porte ouverte que de dénoncer la hiérarchie de l'information faite par  la presse internationale sur l'actualité en générale et sénégalaise dans le cas présent, Basile Niane  (4) journaliste et blogueur (5) incontournable de la blogosphère, fait bien de remettre les choses à leur place quand ce 21 février 2012, le chanteur sénégalais a été légèrement blessé lors d'une manifestation.

" Presse internationale ! De grâce, épargnez-nous vos infos, pardon, vos faits divers futiles. L’opposition sénégalaise ne se résume pas à un seul homme, mais elle regroupe  l’ensemble des forces vives d’un peuple. (...) À côté de cet homme de dimension internationale, se trouvait un autre homme (candidat à l’élection présidentielle) qui a été torturé, malmené par les forces de l’ordre et trainé par terre comme un mouton de pâturage. C’est ce genre d’acte de torture, de vandalisme qui mérite d’être mentionné et diffusé partout dans le monde."

Apolitique ne veut pas dire sans politique

Le nombre d'abonnés des acteurs les plus actifs sur les réseaux sociaux  n'a rien à envier aux comptes twitter des candidats à la présidentielle sénégalaise. L'activité des blogueurs n'est pas de façade mais bien réelle avec un engagement sans borne et une détermination à ne pas être associer à quelque candidat ou parti politique que ce soit. Ainsi le site senrevolution.com, porté par  de "jeunes sénégalais soucieux de l'avenir de leur pays et de l'Afrique et qui aspirent  à "défier l’establishment spirituel qui lui est imposé", n'hésite pas à clarifier les choses quand France24 leur accole l'étiquette de "proches de l'opposition" dans un reportage. Le 23 février 2012, le site répond à la chaîne :

" Nous réfutons totalement cette allégation [proche de l'opposition] ; notre combat est idéologique ; nous ne connaissons aucun homme politique et nous n'avons jamais rencontré un membre de l'opposition sénégalaise. Nous voulons être proches du peuple et éloignés de tout ce qui a trait à la politique politicienne ".

visuel_senrevolution.jpgCheick Fall, chef de projet web et blogueur incontournable, notamment sur Twitter, observe cette volonté d'indépendance dans un article intitulé Le Sénégal a commencé sa E-révolution (22/03/11)  :

(...) Ce peuple qui se désole de la politique de Wade, n'appartient à aucun parti, car ils sont en rupture avec eux. Ils sont en train de développer des réseaux citoyens et démocratiques. Une nouvelle manière de faire de la politique face aux partis… Une nouvelle preuve aussi pour désavouer radicalement les politiques. La naissance de ces mouvements citoyens sur facebook risque bien de donner un nouveau souffle de maturité décisionnelle à cette jeunesse sénégalaise.

Les dates clefs du 19 mars et 23 juin 2001

#19mars c'est le mot clef ou hashtag qui correspond à la manifestation phare du 19 mars 2011 qui s'inscrivait dans un mouvement plus large initié notamment par le collectif de rappeurs "Yen a marre". Fort du souffle de changement qui commençait alors à balayer le pays, ce collectif a pris les choses à bras le corps en sillonnant le pays pour réveiller leurs concitoyens sur un quotidien morose marqué par les coupures d’électricité récurrentes, la cherté de la vie ou encore un état trop loin des réalités.
Intimidés par le pouvoir, arrêtés arbitrairement jusqu'à la veille du 19 mars, les "Yenamarristes" et toute la société civile ont tenu bon lors de ce premier rendez-vous. Au Sénégal mais aussi au sein de la diaspora et de l'étranger  #19mars est ainsi devenu un véritable cri de ralliement qui a permis de suivre les événements en direct, d'échanger, de communiquer. La blogosphère en pleine ébullition sur les réseaux sociaux, alliée à une forte mobilisation dans la rue, a commencé à faire trembler les murs du palais présidentiel.

#M23 correspond quant à lui au Mouvement des forces vives du 23-Juin  (M23) qui regroupe, depuis la manifestation du 23 juin 2011, différents courants citoyens ou de l’opposition politique. Comme le 19 mars, cette date restera gravée dans la tête et le coeur de nombreux sénégalais tant la mobilisation a été grande pour faire reculer le Président et le premier tour de passe passe institutionnel. Le Vieux (Gorgui), comme on l'appelle, comptait bien faire voter par l'assemblée - et du même coup faire avaler aux sénégalais - une loi instituant "un ticket". Autrement dit la loi aurait permis à un candidat obtenant 25% des suffrages au premier tour d'être élu sans passer par un 2e tour. Là encore, la blogosphère et la pression de la rue ont fait céder Abdoulaye Wade.

Scène surréaliste dans les rues de Dakar. Vidéo postée le 19 février 2012 sur la chaîne YouTube de Gousminus pour Senrevolution

La force de frappe de Kebetu et Sunu2012

Ces deux mots clefs sont incontournables aujourd'hui pour quiconque veut entrer dans la twitosphère sénégalaise qui continue, à quelques heures du 1er tour du 26 février 2012, de réclamer un scrutin démocratique et transparent malgré le nouveau tour de passe passe constitutionnel d'Abdoulaye Wade qui s'est arrangé pour briguer un 3e mandat.

#Kebetu représente à lui seul un sésame d'entrée dans la conscience twitosphérique d'internautes, de journalistes et de blogueurs qui s'inscrivent sur la voie des e-médias pour y faire exister le Sénégal. Le terme  a supplanté à lui seul celui de Twitter. Véritable communauté, les Kebeweters disposent d'une plateforme ouverte à tous. Là encore le mot d'ordre est simple. Il s'agit d'enfoncer les portes de la démocratie, notamment sur la toile, et d'y prendre racine. Le blog Kebetu administré par Basile Niane (5) précise :

" Conscients qu'ils disposent d'une portion congrue pour porter leurs voix, les sénégalais se sont mobilisés sur la toile pour marquer leur détermination et leur volonté à œuvrer pour la victoire de la démocratie. (...) Personne ne parlera à notre place. Des candidats postulent pour diriger ce pays, mais c'est nous qui devons les élire. Faisons entendre notre voix".

Amy Jane Diop qui fréquente assidument #Kebetu pointe le caractère incontournable de ce fil d'infos :

" C'est  très utile, principalement pour la jeunesse. C'est un excellent moyen pour se renseigner et surtout susciter l’intérêt des gens pour les élections. Que ça nous interesse ou pas, on ne peut pas rester de marbre face a toutes les informations que kebetu fait passer..."

kebetu Senegal-Nantes

#sunu2012, c'est un peu le frangin de #kebetu. Outre le fait qu'il est plus facilement identifiable il porte principalement sur les élections. Comme #kebetu il incarne une veille permanente aux multiples branches ; sur Twitter, Facebook, mais aussi avec un blog à vocation 100% participative et citoyenne qui assure une couverture médiatique sans précédent. #sunu2012 c'est aussi une chaîne vidéo sur YouTube, des ramifications sur des plateformes médias et sur les blogs de journalistes. Natty Seydi, bien connu de la sphère sunu2012 nous résume ainsi les choses :

" Toute l'actualité présidentielle se trouve sur ce nouveau fil que ce soit le livetweet des manifs, les commentaires sur le programme des candidats..."

" Nous avons pu constater lors de la validation de la candidature de Wade que certains medias sociaux relayaient mal l'information en expliquant  que les manifs etaient dues à l'invalidation de la candidature de Youssou N'dour. C'est sur le fil sunu2012 que cette mausaise info a été corrigée. Un autre exemple avec Cheick Fall  qui a décelé une faille sur le site election2012.sn et qui en postant un billet sur le fil sunu2012 permettra plus tard la correction de cette erreur.

En mars 2011 c'est ce même Cheick Fall qui  fixait le changement en cours dans l'utilisation des réseaux sociaux au Sénégal :

" Il y a quelques mois, l'utilisation des réseaux sociaux, tel que facebook, se limitait chez les sénégalais à se faire des amis, tchatter, poster ses photos et se réjouir de recevoir beaucoup de commentaires. Mais depuis les débuts de la révolution tunisienne, j'ai commencé à voir des internautes sénégalais utiliser des images dénonciatrices pour remplacer leur photo de profil. [Wade dégage, Y'en a Marre ... ] "

Merci donc à la grande famille de la blogosphère sénégalaise pour toute la production de contenus web et les relais des médias disséminés ces derniers mois sur Internet.

Quoi qu'il advienne du 1er tour qui se déroule dans quelques heures, le virage informationnelle auquel vous participez et la liberté d'expression qui nous unit à travers le monde est déjà une victoire. Dem Be Diekh ! 

Yves Monteil - Nantes, le 25 février 2012

Merci à @cypher007 (Cheikh Fall) @basileniane @aamyjane @NattySeydi

(1) Les HashTags sont un moyen pour ajouter des informations additionnelles au tweets pour les catégoriser selon un contexte. une information permetant de les lier à un groupe de tweets décrivant un évenement ou un lieu. Le hashtag  Twitter est créé en rajoutant un symbole diése # devant le mot clé.

(2) Twittos  = Utilisateurs de Twitter

(3) (4) (5) Basile Niane, journaliste et blogueur, président de l'Association des Blogueurs du Sénégal et chroniqueur TIC a la Télévision Sénégalaise RTS1

Publié dans France & Monde

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Nantes 03/03/2012 11:48


Excellent ! Merci pour cet article éclairant et cette belle leçon de démocratie.

6Nango 25/02/2012 16:24


Merci pour ce bel article qui synthétise bien le cheminement de ces différents sites. On s'y retrouve complètement et la parano de se dire qui est derrière tombe d'elle même.


Merci et bonne chance au Sénégal dont l'avenir ne sera pas obéré par un viellard, sans vergogne ni coeur ni sens patriotique. En 2000, bien jeune encore j'avais dit  que son regard
était mauvais et que ce serait une erreur de "le faire président" mon oncle à l'époque m'avait expliqué que je ne comprenais rien à la poliitique. J'avais parié 5FF, je lui réclamerai la
prochaine qu'on se verra.


Croisons les doigts pour que les vies des Sénégalais courageux qui battent le pavé soient épargnées. Soyons vigilants