"Pantalon au féminin" avec Christine Bard au Breil

Publié le par CitiZen Nantes

Dans le cadre de la rencontre avec l'historienne Christine Bard sur le thème "Combattre les préjugés et les stéréotypes sexistes, promouvoir les comportements de respect et la mixité entre les filles et les garçons" nous avons eu le droit à un excellent  exposé sur l'histoire du pantalon.  L'historienne captive son auditoire avec nombre d'anecdotes et autres portraits de femmes. Retrouvez ci-dessous quelques bribes de réflexion extraites de notes-vidéo et de l'article complet de Christine Bard : "Femmes au masculin". Deux vidéos de la fin de son exposé viennent clore cet article.

"Une femme ne portera pas un costume masculin, et un homme ne mettra pas un vêtement féminin. Quiconque agit ainsi est une abomination à Yahvé, ton Dieu". Deutéronome (22,5)

"Quand on parle de vêtement et de genre, on parle d’une différenciation imposée par la loi religieuse et par la loi civile" introduit Christine Bard. Documents à l'appui elle explique que cette "pensée s’inscrit dans le discours scientifique de la domination masculine où l'homme est vu comme créateur de culture et la femme dans une nature non domestiquée". 

christine-bard-nantes.jpgChristine Bard - 12 octobre 2011, Maison de quartier du Breil

Le pantalon comme symbole du pouvoir

C'est au départ le vêtement des vaincus, les gaulois, rappelle l'historienne. Les romains contrairement aux gaulois ne portent pas de vêtements fermés (on parle alors de culottes longues) considérés comme barbares. Au Moyen-Âge, le pantalon (culotte longue) existe dans les classes populaires. Les classes plus aisées portent des vêtements courts avec des collants . A cette période, « on esthétise et on sexualise beaucoup le vêtement masculin ». Au 18e, il n'y a guère que la mode enfantine qui montre des pantalons et la mode anglaise plus cool comparée à la mode française, plus guindée. L’ordonnance du 7 novembre 1800  est claire : 

"Toute femme, désirant s'habiller en homme, devra se présenter à la Préfecture de Police pour en obtenir l'autorisation. (…) Toute femme trouvée travestie, qui ne se sera pas conformée aux dispositions des articles précédents, sera arrêtée et conduite à la préfecture de police"

Des permissions sont toutefois accordées pour raisons médicales et pour les femmes souffrant d'hypertrichose (femmes à barbe) qui dérangent moins habillées en homme. Plutôt que de provoquer des attroupements... Au 19e, le statut des femmes régresse très fortement avec notamment "le Code Napoléon de 1804 qui fait des femmes mariées, des mineures qui doivent obéissance à leur mari. Cette période correspond à l’apothéose de la différenciation vestimentaire".

« Les disputes de la culotte »

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Dans l'illustration ci-dessus, "La grande querelle du ménage", Christine Bard précise l'inversion des rôles. Le chien et le petit garçon, habituellement du côté du père sont du côté de la mère. C'est en fait la représentation d’un véritable enjeu social qui est se cache derrière la peur d’une révolte féminine qui passerait par l’appropriation du symbole masculin incarné par la culotte (ou pantalon). © Cliché Musée des Arts et Traditions Populaires.

Le Bloomer, un "pantalon féministe"

C'est dans ce contexte de différenciation mais aussi de fascination de l’occident pour le pantalon en orient qu'Amélia Bloomer (1818-1894) invente, ou du moins fait connaitre, un "pantalon féministe" composé d’une "jupe courte portée sur un pantalon à la turque  qui devait permettre une aisance de mouvement que n’offraient pas les longues robes de l’époque. Ces culottes bouffantes, qui prirent le nom de Bloomer, furent largement décriées et raillées par la société de son temps qui dénoncèrent leur inconvenance mais trouvèrent leur usage à partir des années 1890-1900, notamment dans la pratique de la bicyclette". Source : wikipédia   

Quelques pionnières. Simone de Beauvoir (1908-1986) :

« Rien n'est moins naturel que de s'habiller en femme ; sans doute le vêtement masculin est-il artifice lui aussi, mais il est plus commode et plus simple; il est fait pour favoriser l'action au lieu de l'entraver ». Le Deuxième sexe (1949)

Georges Sand (1804-1876) : Elle n’est pas "travestie" mais s’habille en homme de temps en temps, surtout dans sa jeunesse pour des raisons économiques et pratiques. Mais c’est aussi pour ces femmes une manière, plus cachée, d’acquérir des libertés.

Rosa Bonheur (1822-1899)  : Cette célèbre femme peintre du XIX° siècle, première femme à recevoir la Légion d'Honneur en 1865 des mains de l'impératrice Eugénie, allant résolument à l'encontre des normes, portait les cheveux courts, s'habillait de vêtements masculins - c'est à dire de pantalons - qu'elle ne pouvait mettre sans un permis de police renouvelable tous les six mois....

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« Je porte la culotte et trouve ce costume tout à fait naturel. La nature nous ayant donné à tous deux jambes, je ne comprends pas que les femmes qui travaillent surtout ne soient pas plus confortablement et plus proprement à leur aise, d'avoir deux manches dans le bas, pour trotter dans la boue, et monter en voiture. J'espère que la mode en viendra, à la grande dignité de notre espèce et qu'on se réservera la jupe souveraine pour le salon, afin de faire voir sa peau à tout le monde comme à son mari. » Cité par Hubertine Auclert. « La robe », Le Radical, 26 décembre 1899

Permission de travestissement accordée à Rosa Bonheur : Paris, le 12 Mai 1852 :

Nous, Préfet de Police. [...] Autorisons la demoiselle Rosa Bonheur demeurant à Paris, rue ... n° 320 à s'habiller en homme ; pour raison de santé sans qu'elle puisse, sous ce travestissement, paraître aux Spectacles, bals et autres lieux de réunion ouverts au public. La présente autorisation n'est valable que six mois, à compter de ce jour.

Le pantalon au féminin

Dans les années 1900, le corset est un enjeu de consommation mais il est aussi combattu par une partie des féministes et des médecins. A cette période se créée  la ligue pour la robe courte... "pour une robe qui arrive au niveau du sol  contrairement à la robe longue qui traine par terre « et ramasse tout dans les rues très sales de cette époque ». Dans le même temps, le sport et le travail, avec des métietrs habituellement réservés aux hommes, font évoluer les mentalités.

herveu.jpgJane Herveu (1885-1955) : Jeune femme sportive, elle apprit à piloter en 1910 à l'école Blériot. Elle est titulaire du brevet de pilote n°318 daté du 7 décembre 1910 et délivré par l'Aéroclub de France. Elle est ainsi la quatrième femme pilote française d'aéroplane brevetée après Élise Deroche, Marthe Niel et Marie Marvingt en 1910. Elle participera à plusieurs meetings et épreuves dont la coupe Fémina jusqu'en 1914. Après la Première Guerre mondiale, Jane Herveu, devenue Jane Boulzaguet part vivre en Amérique où elle devient modiste.

"Progressivement la mode introduit des éléments de masculination avec la jupe-pantalon considéré comme une horreur, quelque chose d’androgine".

Avocats : Une loi de 1900 a autorisé les femmes à devenir avocate. Les commentaires hostiles disaient alors « les femmes en robe d’avocat sont travesties ». Christine Bard précise : "Pourtant c’était une robe. Sauf qu’il était tout a fait admis que la robe d’avocat c’était masculin. Comme quoi  c’est arbitraire. Ce qui compte c’est comment on a codé socialement le vêtement".

Des vêtements ouverts existent déjà à Paris. Ils sont portés par des orientaux dont les français se moquent en affirmant leur supériorité d'occidental. « C’est un moyen parmi d’autres de rappeler la hiérarchie des races telle qu’on l’entend à l’époque ».

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Pendant la 1ère Guerre Mondiale, "l’attitude face au travail féminin change. La sympathie succède à l’hostilité, le patriotisme justifie des accomodements avec les lois du genre" (...) "En réalité, les pantalons ne semblent pas avoir été si nombreux dans les usines de guerre. Cette photographie, prise dans une pouponnière en 1917, atteste cependant son existence". "Mais rien ne nous dit que cela est vécu comme une émancipation". Ci-contre : Ouvrières et leurs bébés dans une crèche annexée à une usine de guerre. Paris, Bibliothèque Marguerite Durand, © BMD.

La garçonne : Dans les années 1920, la mode légitime une allure plus féminine pour les femmes avec notament les cheveux courts. Dans ce contexte s'opère  le rétrecissement de l’ourlet qui en 1925 s’arrête au niveau du genou. Ce qui est révolutionnaire c’est de dévoiler les jambes des femmes. L’androgynie prend valeur de mode également du côté masculin avec la vogue des pantalons larges. Les hommes à la mode se maquillent.

La plage, le sport

Les parents s’inquiètent de ce qui se passe dans les clubs de sport féminins avec toujours la peur de l’homosexualité.

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Violette Morris (1893-1944) , dite « la Morris » est une sportive française polyvalente, devenue espionne et collaboratrice de la Gestapo. Elle est abattue par le maquis le 26 avril 1944 sur une route de campagne. Lors des débuts de sa préparation physique en vue des Jeux olympiques de 1928, les premières ouvertes aux femmes, son renouvellement de licence est refusé par la Fédération française sportive féminine en 1927, pour cause d’atteinte aux bonnes mœurs. Elle attaque la fédération féminine de sport qui prend pour sa défense deux avocates féministes qui s’appuient sur l’ordonnance de police de 1800 qui interdit aux femmes de s’habiller en homme. Malgré sa popularité et le soutien de l’opinion public Viollette Morris perd son procès en 1930. Ci-contre après sa victoire au Bol d’or en 1917.  

twiggy-bard.jpgCinéma et haute couture

 Marlène Dietrich (1901-1992) s’habille souvent d e manière masculine dans ses films et dans la vie. "Elle montre que le Glamour et l’androgynie ne sont pas incompatibles". Li'mportance des modèles cinématographiques dans l’évolution vestimentaire est indéniable.

Dans les années 1960, la révolution vestimentaire se fait avec entre autres  Françoise Sagan (années 50), Brigitte Bardot et son pantalon corsaire (1959). C'est aussi le temps de la révolution physique incarnée par Françoise Hardy.

Twiggy : "La brindille" habillée ci-contre par Yves Saint-Laurent sert la couverture du livre de Christine Bard "Une histoire politique du pantalon". L'historienne explique que Saint-Laurent, contrairement aux idées reçues n’aura pas été novateur dans le fait d'habiller les femmes en pantalon, contrairement à Paco Rabane, plus précurseur. "Yves Saint-Laurent s’inspire de choses passées et les anoblit". Une manière de rappeler que:


"Les évolutions viennent du bas ; l’instance supérieure  de la haute couture enregistre les changement bien après. Il n’y a pas eu de courage ni d’audace des grands couturiers contrairement a u discours complaisant sur la mode". C. Bard

Poursuivons en vidéo avec un rappel de la définition historique du Féminisme, la jupe et l'Éducation Nationale et "le sort de l'ordonnance de police de 1800"

Pantalon au féminin 1/2

Maison de quartier du Breil - 12/10/2011

À la fin de son exposé Christine Bard revient sur "le droit à la féminité" introduit sur le site de Ni Putes Ni Soumies en 2003 et sur les difficultés rencontrées par les jeunes filles qui portent aujourd'hui la jupe... Le monde à l'envers en quelque sorte.

Pantalon au féminin 2/2

 

>> A lire aussi de Christine Bard : « Ce que soulève la jupe et cache le pantalon ! Ou la femme, le corps et les vêtements ».

>> Cette rencontre avait lieu le 12 octobre 2011 dans le cadre du projet "Jupe ou Pantalon" initié par l'Espace Simone de Beauvoir sur le quartier du Breil : "À travers un projet fédérateur impliquant l’ensemble des actrices-eurs et structures du quartier (professionnelles-ls de la santé, équipes éducatrices, écoles, bibliothèque, centre socioculturel, maison de quartier…), les associations et les habitants, l’Espace Simone de Beauvoir mène depuis plus d’un an et demi un travail de sensibilisation au sexisme dans le quartier du Breil, à Nantes". Espace Simone de Beauvoir Nantes - Lettre d'Info mars/avril 2011 n° 93

Publié dans Autres quartiers

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PJKerio 30/11/2011 08:50


bonjour,


je suis le dessinateur de CITIZEN NANTES et j'aimerais transmettre un dessin humOristique et plein de réflexion à Christine BARD. Merci de me donner soit l'émail ou une adresse de boite postale .
Je pense que Christine serait contente d'avoir un dessin sur le théme de son livre.


A bientot


PJKerio