Le dialogue avec les auditeurs du service public avec Jérôme Bouvier

Publié le par CitiZen Nantes

Le dialogue avec les auditeurs du service public

Président de l’association Journalisme et Citoyenneté et l’un des fondateurs des Assises Internationales du Journalisme, Jérôme Bouvier est aussi médiateur de Radio France depuis 2009. A l’occasion de cette rencontre (1), il revient sur cette fonction du dialogue souvent méconnue et sur ses enjeux, ainsi que sur la nécessité de rétablir des liens solides entre les publics et les journalistes. 

Son métier, Jérôme Bouvier l’explique en mettant en avant la préservation d’un rapport de confiance entre le public et les médias, le besoin de revenir à une certaine transparence.  

« Aujourd’hui, on parle de traçabilité dans l’agroalimentaire, on tient à savoir d’où vient le poulet qui est dans notre assiette. L’idée est un peu la même concernant l’information, il y a un besoin de vérification, de respect de la personne, de droit à l’image. »

Comme on exige un air, une eau de qualité, Jérôme Bouvier revendique ce droit à bénéficier d’une information de qualité. Ainsi, son rôle est de mettre en débat les questions du public, mais aussi d’opérer une part de contrôle avec une certaine indépendance, puisque, en tant que médiateur, Jérôme Bouvier ne dépend pas de la hiérarchie de Radio France, mais seulement de son président, Jean-Luc Hees.

bouvier-nantes.jpg

Faire face aux polémiques et aux protestations, une tâche que doit aussi accomplir le médiateur et évidemment lorsqu’on songe à Radio France, difficile de passer à côté de l’affaire Guillon/Porte qui s’était soldée par l’éviction des deux humoristes de France Inter. Jérôme Bouvier, lui, s’en souviendra longtemps : « Une crise très difficile à gérer, j’ai reçu des milliers de mails d’auditeurs en colère. »

L’insertion des humoristes dans des tranches horaires d’information pure, cette démarche tenant de l’infotainment le laisse très perplexe, malgré l’engouement du public pour cette formule. « Je pense qu’il faut mieux privilégier une case bien définie, Le Fou du Roi sur France Inter en est un très bon exemple. ». Malgré un statut à part, Jérôme Bouvier ne fait pas figure de juge, ni face à des publics qui ont parfois du mal à définir leurs attentes, ni face au métier de journalisme qui a souvent du mal à faire son autocritique.

Maëlle Le Corre

(1) Le vendredi 15 avril 2011, Jérôme Bouvier, journaliste et médiateur de Radio France était l'invité de l’Observatoire universitaire des médias au CCO pour une conférence sur le thème « Le dialogue entre les auditeurs et les radios ».

_________________________________________________________________________________________________ 

3 questions à Jérôme Bouvier

Pouvez-vous nous expliquer le principe et les objectifs de la charte « Qualité de l’Information » (1) proposée par l’association Journalisme et Citoyenneté ?

L’ambition c’est de parvenir à convaincre l’ensemble de l’organisation patronale et salariée de la presse en France d’adopter un texte commun, une charte qui définisse les droits et les devoirs des journalistes et des éditeurs en matière de production de l’information. Ce sont des questions sur la recherche d’informations, des questions sur la vérification des sources, sur la liberté et l’indépendance, sur les conflits d’intérêts avec les pouvoirs économiques et politiques, sur le respect de la personne humaine.

On a donc rédigé un projet de charte que nous avons soumis à l’ensemble de la profession. Certaines organisations patronales ont accepté, d’autres non, d’autres ont écrit des variantes, des organisations salariées également. Maintenant on se retrouve face à plusieurs textes différents, il s’agit de savoir lors d’une réunion qui aura lieu fin juin si on peut réécrire quelque chose en commun ou pas. Après deux ans de combat acharné sur ces questions là, je commence à sentir que la profession n’a pas forcément envie de ce texte unique parce qu’elle ressent peut-être avant tout des contraintes supplémentaires que ça ferait peser sur son métier. Côté éditeur, il y aurait une réticence sur le fait que tout d’un coup il faudrait accepter de donner plus de temps à un journaliste pour qu’il fasse son travail et je pense que les éditeurs n’ont pas envie de ça, peut-être aussi certains journalistes qui pensent que s’ils ne font pas bien leur boulot, ils pourraient aussi se retrouver en faute. Pour toutes ces raisons je doute un peu, mais je crois qu’il faut vraiment, et c’est un travail de conviction, convaincre l’ensemble des journalistes et des éditeurs que leur survie, leur salut en dépendent.

On ne pourra pas continuer à travailler sans répondre à la crise de confiance qui règne avec le public.

visuel-presse.jpg

Votre fonction de médiateur permet au public d’être davantage dans une démarche de contribution que de commentaires, serait-ce se rapprocher du journalisme participatif ?

A condition de fixer une règle. Le journalisme est un métier, je le crois profondément. Médecin, c’est un métier, tout le monde ne se dit pas médecin parce qu’il peut mener son diagnostic sur Internet. Si on pose bien cette condition, que le journalisme est un métier, celui d’aller chercher, vérifier l’information et qu’on pose bien la place du public, c’est-à-dire sa capacité à témoigner, à coproduire, à corriger, à dire « vous vous trompez », à critiquer, alors on invente de nouveaux liens.

Le journalisme participatif, si on l’entend comme manière de permettre au public d’améliorer le travail d’un journaliste, je suis à fond pour. Si on y voit deux parties à part égale, le journaliste et le public, et que chacun peut raconter ce qu’il veut et chacun fera son tri à la fin, je pense qu’on va vers plus de confusion.

C’est ma seule réserve, j’ai été extrêmement prudent sur la notion de journalisme citoyen quand j’ai entendu un discours il y a sept-huit ans qui disait « puisque tout le monde a son blog maintenant, tout le monde peut être journaliste », mais ce n’est pas parce que je peux m’adresser au monde que je suis journaliste, ce n’est pas parce que je suis en mesure de témoigner de la réalité, d’un savoir, que je suis journaliste. Si je suis le meilleur expert scientifique sur le climat et que j’ai un blog, je ne suis pas journaliste, je suis un spécialiste. Si vous avez assisté à un accident et que vous en parlez sur votre blog, vous êtes un témoin.

Je crois qu’il est très important, y compris pour la défense de ce métier et de la démocratie, de rappeler les rôles de chacun, mais de dire aussi aux journalistes « vous devez sortir de votre tour d’ivoire, de votre arrogance, vous n’en savez pas plus que les autres et vous avez autant à apprendre du public, vous devez vous confronter à ce que les gens savent. » 

Lors des échanges, vous parliez de cet impératif pour un journaliste d’être tri-média, vous désapprouvez cette tendance à former des journalistes polyvalents à tout prix ?

Je ne le déplore pas, je travaille chaque année avec des étudiants sortis d’écoles pour préparer les Assises du Journalisme et je suis fasciné qu’ils sachent faire autant de choses en son, en radio, en vidéo. Moi-même, je ne manipule pas ça avec autant d’aisance. C’est évidemment un plus. Mais quand cette technique prend le pas sur le reste, ça devient dangereux. Si dans votre journée vous êtes absorbé par le fait de dupliquer votre reportage en son, en écrit, en images, pour le web, pour le print, tout ce temps-là n’est pas consacré à faire votre boulot qui est d’aller chercher des témoignages, dialoguer, vous informer, vérifier… et respirer l’air du temps aussi ! L’info, ce n’est pas qu’un flux RSS qui se balade entre deux sites, c’est des êtres humains. C’est ça ma crainte, au fond, c’est jusqu’où la technologie devient la nature même du métier, et ça, c’est une erreur totale.

Je reviens toujours à ces images de jeunes journalistes qui arrivent et qui posent devant moi un appareil de vidéo, puis de son, et qui me font trois fois la même interview, ça n’a pas de sens. Sauf un sens économique ! C’est ça la vraie question… et le vrai risque. 

Propos recueillis par Maëlle Le Corre

>> Charte qualité  

Jérôme Bouvier : le crédibilité des médias est l'affaire de tous

11:53 Une interview de Justine Caurant d'Eur@dionantes - Réalisation walter Bonomo pour TVREZE.fr

Interrogé sur la problématique de la crédibilité de l'information, Jérôme Bouvier répond qu'elle est l'affaire de tous et pas seulement des journalistes. Les conditions d'exercice du métier sont tout aussi importantes à prendre en considération que la connivence des journalistes avec les élites qui, enquête après enquête*, leur est souvent reprochée par l'opinion publique. Dans ce désamour, il pointe aussi la responsabilité des publics, qui souvent préfère se tourner vers la presse people pour s'informer.

Publié dans Médias et data

Commenter cet article