FestiZad : Le peuple de boue

Publié le par CitiZen Nantes

« Nous qui vivons dans le présent,

sommes nous condamnés

à ne jamais vivre l’autonomie,

à ne jamais être, pour un moment,

sur une parcelle de terre

qui ait pour seule loi la liberté ? »

Hakim Bey

Route aller

Certes, cette fois ci il n’a pas fallu me prier pour venir à la zad ayant déjà vécu l’expérience de la manifestation du 17 novembre, ni me vanter les belles de Rohanne, ni me promettre foule afin d’emprunter le chemin de la Loire et venir par ses bras marcher encore dans le bocage de Notre Dame. Bien sûr, il y a l’appréhension du jour nouveau mais l’envie est plus forte. Après avoir croisé quelques gendarmes à différents carrefours, nous arrivons à Notre Dame des Landes. Il est 17 heures. Je retrouve le rivage, l’estran précédemment pressenti où l’air est un cocon d’humidité, où des paroles ouatées s’échangent de marcheurs en marcheurs, où sont clamés des slogans anti-aéroport, où sont partagées des impatiences et des promesses à la vue du nombre de voitures et camions qui s’accumulent près des fossés déjà quatre kilomètres avant le festival.

Il y a, la nuit tombée, de petits braseros qui attestent d’une présence humaine, ici on propose du vin chaud près d’une tablette en bois, là des bottes sont chaussées sur le haillon d’un coffre, le ciel baveux reflète les phares d’une voiture que le carrefour refoule, des dizaines de lampes torche sont des lucioles géantes et la boue, peu à peu badigeonne.

Il y a la route et les voitures. Il y a la joie d’être ici sans trop savoir pourquoi. Simplement d’être au monde seul mais en commun dans une bulle de résistance que les dieux semblent préserver d’un froid de janvier. Nous arrivons au carrefour des Ardillères, il y a les gendarmes et un dispositif de sécurité éclairé comme une scène de tournage. Ils fouillent les voitures et nous obligent à prendre une autre route que celle qui mène au festizad. Il suffira de faire une boucle par un chemin à travers le bocage. Ils empêcheront l’eau, les vivres et les tentes, mais il y a ceux qui ont pris les champs pour contourner. Nous contournerons nous aussi par la boue qui peu à peu recouvre et au terme d’un sentier baptême nous rejoindrons la scène.

festizad_nddl_web-38.JPGChap' scène techno, dimance après la bataille

Le festival-zad

Qui sait encore ce que c’est que d’être happé par la terre, nous qui ne marchons qu’à peine ou alors sur ciment, asphalte ou plastique. Ici la terre n’est pas battue, elle bat, moule, caresse, englue, marque, trace, nous oblige à rester ou à courir pour ne pas s’enfoncer, à changer notre rythme, à coaguler sur un morceau de bois, à se soutenir pendant une traversée périlleuse, on ne laisse pas seul, on s’entraide, on s’extrait, puis on comprend qu’il faut simplement la caresser, la laisser faire cette terre contre laquelle il est impossible de lutter, certains s’y sont lovés avec, malgré le froid, la curieuse sensation d’aimer ça.

Baisers furtifs à une certaine heure, il faut que les lèvres s’ouvrent, des sauts sur des sons, des sons sur des sauts, des buissons tenaces nous strient le visage de boue, là-bas une buvette improvisée aux prix libres et une table à crêpes aux cuisiniers d’une heure.

Kenny Arkana a chanté, crié, rappé, déclamé, remercié, elle était là, comme d’autres mais si peu. Je suis étonné du peu d’incidents, tout à l’air d’être en sécurité par les corps croisés et soutenus, chacun se soucie de l’autre même si certains sont déjà trop stupéfiés. Chacun est aussi une lampe torche, un possible se déplaçant dans la nuit, un être de plus. Nous passons d’un chapiteau à l’autre, il y en a peu, les gendarmes ont empêché les autres d’arriver sur le lieu, il faut du temps, des mots et des secours, puis nous tentons un feu malgré l’humidité, ce sera long, puis, attirés, il y en a d’autres qui l’alimenteront et nous repartirons vers la voiture, il est cinq heures du matin, les derniers muscles qui nous restent iront pour le retour.

Route retour

Tandis que se font les rumeurs et les chants, ensemble et couchés sur des toiles maculées, les uns boivent, les autres aux cheveux trop lourds titubent tandis que droit devant un accordéoniste slalome.

Les murmures sont des espaces, les espaces des harmonies résilles quand une flûte teinte d’orient ou de Bretagne la percussion d’un seul qui a couru dans les bras d’un autre, quand ce dernier s’est approché d’un jongleur de feu éclairant les visages tant qu’il est possible de se reconnaître après s’être égaré entre deux brasiers impossibles, chaînes aux pas lourds sont de guerre lasse obligés de se tenir enlacés comme des fleurs de chair.

Ici paille, aspérités contre un monde trop lisse aux vernis dépités d’avoir à paraître plus qu’à être, des bandes ouvertes, flux d’un bord à l’autre de la route où des vers de Rimbaud sont dit à l’alcôve de prunelles attentives, où des récits de voyages se rencontrent dans la langue d’un ailleurs où l’entrée du festival est derrière nous.

Rentrons effarés par le goudron aveugle de boue aux paupières d’enfants fous pieds nus, certains la feront la route aux étoffes improbables, aux crêtes de laines, aux écharpes de plumes, aux gants de poils, chapeau moulés qu’au soir de brume on mouille sans savoir, au coeur de chair battant sur des rythmes aux poings levés comme pour crever le ciel enfin ancrés pour de bon jusqu’aux chevilles,

Ici les braseros entretenus depuis la veille, sentinelles infatigables, accueillant celui qui peine au retour à retrouver les siens puis qui renoue, cibler la lumière des Ardillères et marcher droit devant, les camions se font plus rare, les corps se frôlent et vont sur les lisières, la lumière fait face, et on se prend à rêver qu’il faut l’atteindre, qu’au bout il y a ce que la vie nous a promis, Jérôme Bosch l’aurait peut-être déjà peinte cette lumière au bout du tunnel, les gens se taisent, les basses s’éloignent, il ne reste plus rien que des silences chuchotés, quelques loups plaintifs qui se regroupent vers un seul objectif la lumière là-bas.

festizad_nddl_web-32.JPGRetour vers le carrefour des  Ardillères

Mais au carrefour, le cauchemar est là : Caméras, flics et dispositif lumineux, leur société est une fiction, une impitoyable mise en scène et nous les figurants tout juste bons à subir les caprices de quelques premiers rôles, nous venons juste de nous échapper trois jours afin de vivre vrai sans lois ni écrans d’injonctions, juste bon à être sans rôles, ni réalisateur, juste participant à l’émergence d’un intervalle, au recel de jours volés, à la signature d’un point de puissance, à leur insu, au gré d’un passage secret, au fil de l’eau, comme un peuple extrait de la boue nous passons tous devant les bleus un doigt d’honneur dans la tête et le sourire aux yeux.

Rodolphe Respaud

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Eve 22/01/2013 13:06


Il y a des phrases entières de cet article, surtout à la fin, dont j'aimerais me souvenir comme une promesse faite à la vie, comme une promesse faite à l'âme.