Débat mon cul

Publié le par CitiZen Nantes

Débat mon cul

Je viens d’interdire à quatre internautes de commenter ce blogue. L’un d’entre eux, un charmant Monsieur qui m’a traité de «charrue suceuse de bites» m’a demandé de lui expliquer pourquoi une anar telle que moi ose le priver de son droit sacré à la libre expression. Je lui ai répondu ce qui suit.

Il y a deux dogmes démocratiques qui commencent sérieusement à me pomper l’air : celui de la sacro-sainte liberté d’expression et celui du débat à tout prix. 

Avec la montée du web s’est instaurée une dictature de l’opinion. Les opinieux se font entendre partout de façon opiniâtre et ne cessent de crier haut et fort leur droit de raconter leurs trucs même s’ils ne font aucun sens. Et surtout, la dictature de l’opinion fait en sorte que toutes les opinions se valent et doivent être traitées avec le même respect, avec la même déférence. Gare à vous si vous avez l’audace inouïe de couper le sifflet à un opinieux en plein délire, car il criera à l’injustice en dénonçant la censure et en se braillant qu’on a violé sa liberté d’expression.

J’ai eu souvent maille à partir avec des opinieux. On peut les classer en deux catégories : les zélotes et idéologues. Les zélotes sont la plupart du temps des religieux ou alors des adeptes du paranormal et de l’ésotérisme. Ceux-là savent, car ils ont la foi. Inutile de les interrompre dans leurs soliloques, car tout ce que vous pourriez dire n’a strictement aucune importance; si vous ne savez pas, c’est que vous n’avez tout simplement pas la foi et il n’en tient qu’à vous de l’acquérir. Comment discuter intelligemment avec quelqu’un qui a pour argument final que « c’est Dieu qui en a voulu ainsi » ? Kâlî m’en est témoin, c’est impossible.

Quant aux idéologues, ils sont tout aussi pénibles, particulièrement les fans de théories du complot.

[Début de l’aparté]

J’ai d’ailleurs un message personnel pour tous les crackpots qui croient que Dubya a organisé les attentats du 11 septembre, que les sages de Sion, le Bohemian Club et les Illuminatis complotent pour dominer le monde, que le virus du sida a été créé en laboratoire par l’OMS et que les reptiliens nous gouvernent : les classes dominantes n’ont pas besoin de se cacher pour nous dominer, elles le font ouvertement depuis toujours. Inventer des conspirations ne fait que vous distraire du vrai travail intellectuel nécessaire, celui d’identifier les structures sociales qui nous oppriment et trouver les moyens immédiats pour s’en débarrasser. La théorie du complot, c’est l’analyse sociale des imbéciles.

[Fin de l’aparté]

Un idéologue ressemble beaucoup à un religieux, car lui aussi il sait. Mais cette conviction inébranlable ne lui vient pas de la parole divine, mais d’une doctrine aux ambitions totalisantes qui leur fait office de réflexion. À partir d’un nombre limité d’axiomes (« La propriété privée est le droit à partir duquel découle tous les autres », « L’histoire est mue par les conditions objectives de production et la lutte des classes », « Les races supérieures doivent dominer les races inférieures », etc.) l’idéologue se sent obligé d’expliquer le réel dans sa globalité et d’avoir une opinion sur tout et son contraire. Et si vous avez l’outrecuidance de remettre en question une de ses prémisses — surtout si vous le faites en vous appuyant sur des faits —, l’idéologue vous classe illico parmi les ennemis de l’humanité en vous servant ses insultes préférées (« gogoche », « communiste », « bourgeoise », « féministe », et ainsi de suite). L’argument final de l’idéologue est généralement de vous traiter d’ignorant ou d’arriéré mental ce qui, vous l’avouerez, n’appelle pas plus de réponse que l’argument de la parole de Dieu.

Les opinieux sont non seulement certains de détenir la vérité, mais se sentent aussi investis d’une mission de répandre la bonne parole et de vous convaincre. Et c’est pour cela que lorsqu’ils vous agrippent, ils ne vous lâchent plus.

Il y a longtemps que j’ai pris conscience de la futilité de débattre — voir même discuter — avec religiolâtres ou des idéologues butés. Pire, j’ai tendance à croire, à l’instar de Foucault, que derrière les vérités se trouvent des idiosyncrasies, des positions de style et de vie. Que, pour moi comme pour les autres, ce ne sont pas les arguments rationnels qui créent les positions de vérité, mais plutôt les positions de vérité qui créent le désir de se doter d’arguments rationnels pour les défendre et les justifier. L’argument rationnel n’est finalement qu’une fioriture, qu’un accessoire qui ne réussira que très rarement (sinon jamais) à modifier la position de vérité de son adversaire. Évidemment, il est possible d’opposer une perspective à une autre, comme il est possible de jouer sa propre idiosyncrasie contre celle de son voisin. Mais en discuter me semble maintenant foncièrement futile, puisque ces positions sont par essence incommensurables.

Je vais aller plus loin : le droit à la libre parole m’indiffère totalement et c’est pour cela que je n’hésite jamais à placer les opinieux sur la liste noire de mes blogues. Les droits inaliénables de la personne n’existent que si la personne humaine est une réalité, ce que je conteste fortement (faudra un jour que je revienne là-dessus, mais disons pour l’instant que le concept de personne est lié à une ontologie dualiste et idéaliste, ce qui me semble une fumisterie grandiose). Une liberté existe dans la mesure où on la prend, où on l’exerce et on la défend; hurler à la violation de ses droits est aussi insupportable que d’entendre un gamin aller brailler et moucher son nez morveux dans les jupes de sa mère parce qu’on lui a volé sa sucette. Alors, s’imaginer que l’on a de façon intrinsèque un droit inaliénable de venir débiter ses âneries partout où ça nous chante relève d’un intellect qui a cessé son développement à l’adolescence.

L’ordre établi contrôle la plupart des médias et utilise toute une panoplie — analysée entre autres par Noam Chomsky — pour filtrer le discours contestataire. Encourager la multiplication des opinions en les traitant comme s’ils avaient tous la même valeur fait partie de ces stratégies de domination, puisque si tout est égal et bon, rien n’a de valeur et c’est la pensée hégémonique qui l’emporte… ce qui s’appelle noyer le poisson, et la première victime est la pensée critique.

Le blogue que vous lisez est le minuscule espace que je me suis donné pour publier les quelques réflexions que j’estime pas trop connes sur des sujets divers. Je suis ici chez moi et j’ai la gentillesse d’offrir au premier venu la possibilité de commenter ce qu’il y trouve. Vous pouvez y écrire ce que vous voulez, je m’en tape un peu pour dire vrai. S’il me semble que vous êtes un individu sympathique, je risque même de vous répondre, surtout si vous avez un avis différent du mien. Mais si votre commentaire n’a d’autre but que de faire de la pub pour votre site, si vous ne faites qu’insulter les autres lecteurs, si vous utilisez mon système de commentaires comme si c’était votre propre blogue, si vous postez des dizaines et des dizaines de commentaires remplis d’insanités, si la seule critique que vous arrivez à formuler est « Je t’encule sale pouffe de mes deux » ou « trouve-toi une vraie queue plutôt que d’écrire tes conneries pétasse », vous vous retrouverez ipso facto sur ma liste noire.

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 Je suis anar, pas idiote. Je pratique l’égoïsme stirnérien : si vous me tombez sur les nerfs, je vous expulse. Je ne vous dois strictement rien, à ce que je sache. Si vous avez envie de vous exprimer librement — ce qui comprend m’insulter de la manière qu’il vous plaira — faites comme moi et démarrez un blogue. Je vous promets de ne pas entraver votre liberté d’expression chérie en allant écrire des stupidités dans vos commentaires. Je me contenterai de vous ignorer, talent que je maîtrise plus que tout autre.

Anne Archet

Initialement publié sur flegmatique.net

Publié dans Tribunes Libres

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pev08 19/11/2013 13:46


"Débattre... mon cul s'est arrêté"