Un inculpé de la manif du 4 décembre nous répond

Publié le par CitiZen Nantes

Nous n'avons aucune preuve contre toi, mais on trouvera. Tu vas manger pour les autres.

Dreadeux de dos, France. Image d'illustration

Dreadeux de dos, France. Image d'illustration

Vendredi 4 décembre au soir, à Nantes, nous étions présents à la manifestation scandant « Ni COP21 ni État d’urgence, Résistance » (voir ici) Trois personnes y ont été arrêtées (voir le compte-rendu du 1er procès sur indymédia) dont Romuald, appréhendé par la Brigade Anti-Criminalité (BAC) et placé en garde à vue pendant 24h. Libéré, il nous a contacté juste après sa sortie, protestant de son innocence, et bouleversé à l'idée de finir en prison « car avec l’État d'urgence, on ne sait pas ce qu'ils peuvent faire... ».

Accusé de violences sur la personne de Mickaël Bourdon (agent de police) Romuald a aujourd'hui un avocat, et un comité de soutien en formation. Il a souhaité être interviewé en bonne et due forme afin de préparer sa défense ; la partie additionnelle de mon papier sur la manifestation, relatant sa sortie de garde à vue n’est donc plus nécessaire et appelait, par son laconisme et son ton fort personnel à de sérieux éclaircissements. (T. Kruger)

Précision : si l’État d'urgence permet au ministère de la Défense de faire interdire, par les préfectures, les manifestations sur l'ensemble du territoire, cette mesure ne concernait que le week-end du 28 au 30 novembre en Loire-Atlantique. La manifestation du vendredi 7 décembre, non déclarée comme c'est la tradition à Nantes depuis la mort de l'ouvrier Jean Rigollet en 1955, n'avait pas fait l'objet d'une interdiction préfectorale. (Maeva)

Témoignage

T. Kruger : Romuald, peux-tu te présenter et dire pourquoi tu étais présent à cette manifestation ?

Romuald : J’ai 33 ans, je viens de passer un diplôme de maraîcher et j’ai un projet d’éco-village en permaculture, avec des amis. J’ai un gros côté spirituel, je crois en la Terre comme élément central de la Vie. Pour moi cette manif c’est une manif pour l’Écologie. Ma présence, pour moi, c’était juste parce que je crois à ça, je crois à l’évolution, à la Vie en général. […] Moi je suis pas « contre la COP21 », je veux juste qu’il en sorte quelque chose… Deux degrés, j’trouve ça ridicule. Je demande des vrais mesures pour l’Écologie, qu’on avance la dessus », « pas des « mascarades de ces grand' messes pour le climat » comme le dit Pierre Rabhi.

Évidemment, je suis conscient, avec l’État d’urgence, qu’aller manifester c’est un danger. Mais pour moi, l’Écologie ça doit nous concerner tous. Pour moi c’est un devoir d’être là, de dire qu’il faut bouger pour le climat.

Maeva : Venons-en au déroulement de la manif : après une demi-heure de rassemblement et de prises de parole place Bouffay, le cortège, décrit comme « calme » par le directeur départemental de la sécurité publique lui-même, arrive à la hauteur des Galeries Lafayette, rue de la Marne. Confusion, brouhaha, début de bousculade : tu te retournes, vois un homme au sol près de toi et lui tends la main pour l'aider à se relever. C'est l'homme sans domicile qui aurait montré ses fesses à la police, ils sont là pour l'interpeller mais tu ne le sais pas encore. Tu ne le comprends que parce que tu te fais, immédiatement, asperger de gaz lacrymogène

R : Y’à un municipal qui m’a vidé une bonbonne de gaz en plein dans la face, dans les yeux. En pleine face ! Du coup, un gars dans la manif, T., m’a servi d’yeux parce que je ne voyais plus rien. Il m’a emmené Place du Pilori et on est arrivé devant le magasin de chaussures Rock’n Groll. En fait il m’a guidé. Il me tenait comme ça (Romuald mime son geste) Il était trop gentil...

TK : Tu étais donc complètement aveuglé et je te vois mal en train de faire ce que les flics te reprocheront ensuite, à savoir un coup de pied dans le dos d'un des leurs.

R : Le gars du magasin nous a gentiment accueilli, quand ça a commencé à taper j'étais dans le magasin, et de toute façon, je vois pas comment, aveuglé, techniquement, j’aurai pu donner un coup de pied dans le dos d’un flic.

M : En plus du fait qu'ils t'aient aveuglé avec leur gazeuse, que tu te sois réfugié dans le magasin, tu portais un sarouel et un sac à dos de rando de 20kg à ce moment-là, donc, un coup de pied dans le dos d'un agent qui était debout, c'est infaisable physiquement, même en imaginant que le policier en question soit plus petit que la moyenne...

TK : Du coup c’est un membre de la BAC, un ‘BACqueux’ qui est venu t’alpaguer alors que tu ne faisais rien ?

R : Le vendeur de Rock’n Grolle fermait le magasin. Il m’a demandé de sortir. Les BACqueux attendaient devant et je lui ai dit :

j'ai l'impression qu'ils vont me sauter dessus.

Il m’a dit non, que je risquais rien. Et là, ils m’ont alpagué directement à la sortie du magasin. T. s’est fait alpaguer aussi, mais ils l’ont libéré. Il pleurait à cause des gazs... De là, j’ai appris tout à l’heure qu’une personne de la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) a demandé à la BAC pourquoi ils m'embarquaient. Ils lui ont répondu « On ne sait pas. On regarde dans le dossier ». Ils m'accusent de violence sur agent… mais ils savent pas pourquoi ils m'embarquent.

TK : Délit de « sale vesture »...

R :

Ils m’ont dit que je portais « des pantalons dans lesquels ont chiait dedans ». Que j’avais « une gueule de con ». Que je portais des dreads « comme un clochard », que j’avais un look de clochard.

[...] C’est de la discrimination. Ils m’ont dit que je n’avais « pas l’air intelligent ». Je leur dis que j’avais « honte de la France, que mon grand-père avait résisté » (en 1940-44). Ils me répondent qu’il n’avait pas résisté car « il a pas fait le front ». C’est insultant.

J’ai demandé pourquoi on m’arrêtait, je n’ai jamais eu de réponse. Qu’est-ce que j’ai fait comme délit ? On m’a jamais répondu. Ensuite, arrivé à Waldeck-Rousseau (le commissariat central de Nantes) un flic m'a dit : Nous n’avons aucune preuve contre toi, mais on trouvera. Tu vas manger pour les autres.

Il l’a dit comme on parle là, de manière très « normale ». J'ai mangé parce que je suis reggaeman.

Ils m'ont fait souffler. J’étais à zéro (virgule) dix huit grammes, rien du tout... Moi j’suis quelqu’un de poli. J’ai essayé d’être gentil avec eux, au maximum. J’ai beaucoup dormi, et médité pendant cinq heures, ça m’a aidé à tenir le coup. Je suis resté plus de 22h dans la cellule et je me suis dit qu’il fallait pas que j’craque, intérieurement, parce que ce serait leur donner raison et que je sais que je suis innocent.

Puis j'ai appris, pendant ma déposition, qu’ils retenaient contre moi les charges de coup de pied dans le dos d’un agent de police, et d’avoir enfoncé une portière d’un véhicule de police.

TK : Dans l’intitulé des charges, il n’est plus question de la voiture de police soi-disant abimée, mais d'une accusation de violence contre personne dépositaire de l’autorité. Qu’as-tu à dire de tout ça, à ceux qui te soutiennent et soutiendront ?

R : Je suis devenu pacifique et non-violent parce que ça correspond à une conviction forte, intérieure. Pour moi, la violence c’est abject et inutile, même si ça a pu m’arriver par le passé. Mais ce dont on m’accuse c’est un truc qui me semble déplorable, par rapport à ce que je suis réellement.

Aux gens qui me soutiennent je les remercie et je les aime. Ils me réchauffent et m’aident à tenir le choc de... de cette violence policière.

Romuald est convoqué à l’audience correctionnelle de la chambre n°3 au Tribunal de Grande Instance de Nantes, le 19 janvier 2016, à 8h30.

Interview de Thierry Kruger, petit reporter & Maeva, apprentie sociologue

Publié dans Nantes, Police, Justice

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