Quand des soldats français commirent un crime de guerre sur ordre d'Hissène Habré (1983/1984)

Publié le par CitiZen Nantes

Suite à divers entretiens durant les années 2000 avec un homme de mon quartier, que nous n'appellerons que de son nom de légionnaire, Ambroise, j'ai eu connaissance par sa bouche d'un crime de guerre commis sur ordre du gouvernement du dictateur tchadien Hissène Habré.

Alors que s'ouvre le procès, au Sénégal, de Hissène Habré, ancien président du Tchad de 1982 à 1990, il est temps de rapporter le plus fidèlement ce que Ambroise a mis plusieurs mois à me dire. A l'époque il souffrait encore de choc post traumatique, avec de fréquents cauchemars la nuit. La dernière fois que je l'ai vu, il venait de perdre sa dernière copine, qu'il avait essayé d'étrangler dans leur lit, la nuit, lors d'une crise de somnambulisme. Ce n'était pas la première fois, et à chaque crise, heureusement toujours stoppée par sa compagne qui le réveillait, celle-ci le quittait ensuite.

Au début de notre amitié, Ambroise s'adonnait aux excès d'alcool mais maîtrisa mieux ce problème ensuite. Il se déplaçait en deux roues motorisés et ses revenus étaient devenus modestes. Le guerrier déchu et trahit avait encore une belle gueule, celle qui le conduisit, jeune prolo, à entrer dans la Légion.

Contexte historique

Ambroise et d'autres troupes françaises d'élites furent envoyés dans le nord du Tchad, lors de l'Opération Manta, du nom d'une grande raie - l'armée française aimait bien donner des noms d'animaux à ses entreprises néocoloniale - et qui se déroula de 1983 à 1984. afin de contenir les rebelles au nord commandés par Goukkouni Oueddeï, soutenu par le colonel Khadafi, qui n'était autre que l'ancien président du Tchad, de 1979 à 1982, renversé, justement, par Hissène Habré.

En échange de l'annexion de la bande d'Aozou par Khadafi, occupée en 1973 et annexée en 1976, celui-ci lui apporta tout son soutien financier et logistique pour qu'il revienne au pouvoir. Oueddeï leva une Armée de Libération Nationale qui, à son apogée, en 1985/86, tint le tiers nord du pays. Aozou est une bande de territoire qui avait été donnée par Pierre Laval, président du conseil (et futur collabo) en 1935 à Benito Mussolini pour le maintenir dans l'alliance avec les démocraties. Son entrée en guerre aux côtés de l'Axe en juin 1940 et la non-ratification de l'accord ont rendu caduc cette cession.

Pourtant le premier président tchadien, dès l'indépendance en 1960, aurait promis secrètement ce territoire à la Libye, alors dirigée par le vieux roi Idriss. L'autre raison est qu'elle renferme des gisements d'uranium et qu'à l'époque, le colonel Khadafi rêve de posséder la bombe atomique. Pourtant, sous Giscard, les relations avec Khadafi ne sont pas si mauvaises : pour vendre notre quincaillerie militaire des pilotes libyens sont accueilli en France pour s'entrainer à piloter des Mirage de l'entreprise Dassault. Le coup d'état d'Hissène Habré, chef des armées du nord, région d'où il est originaire, le 7 juin 1982, oblige Mitterrand a continuer la politique françafricaine néocoloniale : le Tchad est alors une 'chasse gardée' française.

Témoignage d'Ambroise, criminel de guerre malgré lui

Voici ce dont je me souviens. Ambroise va mal parce qu'il a conscience d'avoir commis un crime de guerre et que personne ne veux en porter la responsabilité. Je ne se souviens plus des circonstances exactes. Il s'agit d'un affrontement dans le nord du pays contre les troupes de Goukkouni, qui fut victorieux pour l'armée tchadienne, et auquel participa son unité.

Des prisonniers avaient été faits, au moins une douzaine, peut-être une vingtaine. Ils étaient assis par terre, les mains attachées dans le dos, sous la garde des légionnaires français. Se posa la question de ce qu'il fallait en faire, les nourrir et les garder sur place, les envoyer plus au sud ? Il fallut consulter la capitale, sans doute le ministre de la défense tchadien. Finalement un ordre fut reçu par radio comme quoi ils devaient être exécutés.

Ambroise me dit qu'il fut l'un des français qui durent effectuer cet ordre immonde, car ce serait à 'nous' de faire la besogne. Il m'expliqua la méthode 'humaine' et "rapide" pour l'exécution, qui curieusement, ne devait pas se faire par balles. "On s'est placé derrière eux. D'une main on a recouvert leurs yeux pour qu'ils ne voient pas, de l'autre, avec notre couteau, nous avons fait ça". Il mime le geste non de trancher la gorge, à la mode de l'État prétendu Islamique, mais celui d'un coup porté verticalement, devant, sous le cou, au milieu du haut du torse, la pointe s'enfonçant d'un coup au sommet du sternum, pour aller directement crever le coeur. Détail atroce, il ajoute que beaucoup de ces prisonniers étaient jeunes, certains pouvaient avoir 16 ans, étaient adolescents.

Comme l'écrivait le richissime avocat romain Cicéron, "Testis unus, testis nullus", soit "Témoignage unique, témoignage nul", j'ai conscience que sans un autre témoignage de ce crime présumé, je ne puis rien prouver. C'est donc pour cela que je vous livre ici ces faits dont je ne puis plus garder connaissance pour moi seul.

Compléments

Extrait de "La France complice de Hissène Habré, le dictateur tortionnaire ?"

Un article publié le 20 juillet par Christophe Boltanski pour le Nouvel Obs va dans le sens du témoignage d'Ambroise, mais ignore notre participation active. Il écrit "Des soldats témoins "de très graves exactions" dans l’oasis de Faya-Largeau, selon Henri Thulliez. Les agents de la DDS, la police politique, sont formés par la DGSE. Leur directeur, Guihini Korei, qui est le neveu du président Habré, a quant à lui fait ses classes à l’Ecole de Guerre à Paris. Les Transall français servent parfois au transport des prisonniers. Et c’est encore la France qui informe Hissène Habré de l’appui apporté par la Libye aux rebelles du Sud. La répression qui suit fait des milliers de morts, principalement dans la population civile."

Thierry Kruger

Publié dans France, Tchad, Afrique

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