Moins qu'un steak

Publié le par CitiZen Nantes

C'est une douleur qui écrit ce texte, car c'est tout ce que je représente. Pas aux yeux du monde, qui regarde de haut et affirme sans jauger la pertinence de ses propos. Je ne suis qu'une douleur aux yeux d'une personne-monde.

J'ai violé son intimité.

Et les semaines se sont ajoutées et son ressentiment grandissait contre moi. Que faire par la suite ? Se cacher, me cacher ? Ce moi qui n'était pas encore moi, quel discours a dû lui être tenu ?

Et ce fut la délivrance pour cette personne-monde, enfin libre de faire ce qui lui chantait, tandis que commençait une longue lutte perdue d'avance pour moi et 400 000 de mes congénères.

Ami élevé avec ses parents biologiques, je te permets une petite ballade en toute sécurité dans la peau d'un x, par quelques faits très simples qui te permettront un peu mieux de situer cette étrange expérience.

Moins qu'un steak
1. Même si on ne le vit pas mal, ce n'est pas dénué de conséquences.

Je n'ai pas intitulé ce texte ainsi pour intriguer, ni pour faire genre. Je l'ai intitulé de la sorte parce qu'il reflète une réalité : nous, enfants nés sous x, valons un peu moins qu'un steak. Nous disposons d'informations stables et établies sur la provenance de l'ovale de viande que nous achetons ; aucune bévue n'est à déplorer dans le traçage de la chaîne alimentaire à ce stade. En ce qui nous concerne, nous pouvons nous brosser.

Cela vaut aussi au niveau de la santé. Je me souviens fort bien d'un médecin, que je souhaite retiré des cadres. Elle me questionna sur certaines pathologies héréditaires pour s'entendre répondre à chaque fois que je n'en savais rien. Elle se mit à rire bêtement. Je lui dis alors que j'étais né sous x.

« Sous quoi ? »
« Sous x. »
« Qu'est-ce que ça veut dire, ça, être né sous x ? »
Mes poings se serraient dans mes poches.
« Ce n'est certainement pas à moi de vous l'apprendre. »
« Vous êtes né sous une croix ? Franchement je ne vois pas ce que ça veut dire. »

On objectera à raison que je n'avais qu'à changer de praticien. Celui que je consultais par la suite avait l'avantage d'être plus au courant de ces questions et ne me posa jamais de questions inutiles. Mais je ne crois pas qu'elle ait appris quelque chose ce jour-là, ni qu'elle se soit remise en question de quelque manière que ce soit à ce sujet. Mais on ne peut pas entièrement la blâmer pour cela parce que...

2. On ne parle jamais de nous

Ah la télé, la si jolie et si « diverse » télé. Tant de programmes et tant de chaînes. Tant de sujets variés et tant de plaisir à prendre. De beaux espaces pour l'information et l'éducation des masses. Tant d'animateurs et de leurs congénères féminines. Tant et tant d'espace pour l'expression du pouvoir général, en fait.

Car on pourrait penser qu'une émission, une fois dans les neiges, nous ouvrirait son antenne. Pas pour nous voir nous chialer dessus (la dignité ne nous est pas étrangère) mais simplement pour nous laisser exposer notre cas, témoigner de ce que nous sommes. Et parmi toutes les personnes qui hantent nos écrans, dont on nous pollue des nouvelles plus ou moins artificielles ou intéressantes, aucune n'est issue de l'adoption, et encore moins issue de l'accouchement sous x.

Vous pourriez penser que le manque est pallié par l'intérêt pris par les politiques à notre sort ? Eh bien non, il n'en est rien. Aucun programme d'élection présidentielle d'aucun candidat ne nous mentionne. Minorité non pas silencieuse, mais totalement dédaignée, vue comme transparente et ne possédant pas d'image, nous sommes pris entre le folklore de l'apitoiement et la plus abrasive méconnaissance.

Cela comporte quelques conséquences, évidemment...

3. Les gens n'osent jamais avouer que nous leur faisons un peu peur

J'ai eu la chance d'être adopté à huit mois, et jamais baladé de famille d'accueil en famille d'accueil. C'est quelque chose qui me semble très préjudiciable pour le développement de l'enfant qui n'a déjà pas un départ évident dans l'existence. Pour moi la seule mère qui vaille à mes yeux, aussi loin d'être parfaite qu'elle fut, est celle qui m'a élevé.

Cette chose n'est pas simple à comprendre pour les gens, sans doute. Qu'un lien de parenté découle d'une étrangeté pareille leur passe au-dessus de la tête. Déjà que je semble doté d'un nombre extravagant de pères et mères, j'ai de plus le culot d'établir une préférence irréductible et de poser les choses comme ça devant eux.

« T'as eu de la chance de pouvoir choisir comme ça entre deux mères. »
« J'ai rien choisi du tout, la biologique m'a abandonné à la naissance. »
L'interlocuteur se met à l'abri au cas où j'aurais deux poings en double car il sait qu'il ne va pas s'empêcher de dire une connerie.
« Ah... mais t'étais tout petit. Tu peux pas t'en rappeler. »

Non, je ne peux pas m'en souvenir en effet mais je me souviens parfaitement de la réaction d'un infirmier psy lors de ma tumultueuse adolescence :

Vous les adoptés faut tous vous foutre en l'air !

Radicale, sa méthode ? Après tout nous témoignons de la part d'ombre, du refoulé de la société. Dans les temps reculés, on nous assassinait avec les moyens du bord. Et quand ce n'était pas ça, nous n'avons été représentés à grande échelle qu'en des termes caricaturaux. Impossible d'évacuer cette bouse filmique qu'était Chiens perdus sans collier, trahison patente d'un livre qui se refusait à tout pathos. Il a fallu attendre 1969 et L'enfance nue de Pialat pour que quelque chose de notre irréductibilité se transmette. Depuis, c'est le néant.

Moins qu'un steak
4. On ne perd jamais une occasion de nous faire la morale

La loi est ainsi faite : l'anonymat des géniteurs prévaut, et certains font tout pour que ça ne change pas. Lorsque Ségolène Royal mit en route la fondation de la Confédération nationale pour l'accès aux origines personnelles, début 2002, pouvait-elle se douter qu'un ministre de droite anéantirait ce bel effort ? De fait, il dépend de notre responsabilité de rechercher ou non les responsables de nos jours. Je sais que beaucoup le font pour une raison évidente : ne pas savoir de qui l'on est issu est insupportable.

Une minorité dont je fais partie a le culot de prétendre que les choses sont bien comme elles sont, et que ce qui s'est mal passé la première fois n'a pas davantage de chance de succès la deuxième. Un amoureux éconduit par l'objet de son amour, s'il s'accroche indûment, passe à juste titre pour un idiot. Quant à nouer une relation avec une personne qui a admis plusieurs mois avant ma naissance que non seulement je la dérangeais mais ne méritais pas non plus d'être renseigné sur mes origines, quelque chose en moi s'y refuse. Est-ce la raison simple ou la dignité, je ne sais pas trop ; mais il est certain que personne ne comprend ça.

Car j'ai entendu cent fois :

« Mais tu peux les rechercher tes parents ? »
« Bah je sais où ils sont. »
« Mais pas eux, tes vrais parents. Je ferais ça à ta place et je sais que je me sentirais mieux, de toute façon c'est la seule chose à faire etc etc etc »

Eh bien non, ce ne sont pas mes vrais parents, ce sont des gens, tout simplement, il se trouve que je suis issu d'eux mais je ne suis pas leur enfant. Agir par conformité avec ce que l'on s'attend que je fasse me semble relever de la pure lâcheté. Qui plus est, j'estime ne pas avoir à demander ce renseignement. Un des moments les plus pénibles de mon enfance (car mes parents m'ont dit ce qu'il en était quand j'avais 4 ans) était de m'imaginer que je croisais peut-être sans le savoir mon géniteur tous les jours dans la rue. Est-ce pire que le mindfuck établissant qu'une institution démocratique en sache éventuellement plus long sur moi que moi-même ? Au fil des années dans mon cas cela s'est estompé car...

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5. Paradoxalement cela aide à se sentir plus libre

Depuis le retoquage de 1993 de la loi sur les naissances, nous avons acquis un statut confinant au surnaturel puisque l'accouchement de nos génitrices est censé ne jamais avoir eu lieu. Nous ne sommes donc jamais nés, pourtant nous savons que nous allons mourir. Nous sommes réputés non nés et pourtant nous sommes là.

Comment faire comprendre cela à quelqu'un ou le comprendre soi-même ? De quelle énigme relevons-nous ? Nous sommes le chaînon manquant entre l'ordre et le chaos, la presque-vie qu'on nous accorde peut sembler risible de par sa définition même. Oh j'ai aimé mes parents, je leur reconnais un certain courage d'avoir tenté l'aventure d'une adoption tard dans leur vie, mais la soif d'égalité et de justice que ma condition m'a donnée est inextinguible. Être allergique à l'injustice n'a jamais rendu personne meilleur, mais je sens en moi un appétit de liberté et une acceptation des aventures humaines qui seraient restés fiction sans cette délirante condition de mes origines. Rien n'est perdu pour nous, l'humanité ne nous ferme pas la porte au nez, mais la liberté que nous développons dans des circonstances semblables, de venir de si loin, a un aspect plus intense et définitif.

Voilà ami lecteur, tu en sais désormais un peu plus sur nous et notre mentalité, je te libère tout en souhaitant que si tu es confronté à un x, tu auras mieux à faire que de lui assener des leçons de morale.

William Jérôme Sperber

Photos extraites de "L'enfance nue" de Maurice Pialat (1969)

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Publié dans Point de vue

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