Vers l'interdiction du Flash-ball ?

Publié le par CitiZen Nantes

Par Thierry Kruger

Voici un article résumant ce sujet avec une dizaine de liens en plus de celui de France 3, qui dans son journal national du 21 mai 2015 donne la parole à deux des jeunes nantais mutilés par cette arme, Quentin Torselli et Pierre Douillard, une notoriété dont ils se passeraient bien ! Pierre m'a dit un jour : "Je ne suis pas un martyr".

Le reportage présente d'abord Quentin Torselli, 29 ans alors, charpentier, éborgné de l'oeil gauche non loin de la FNAC, côté parking, le 22 février 2014, lors de la grande manifestation de Nantes contre l'aéroport de Notre Dame des Landes.

Le même jour, deux autres jeunes manifestants, Damien Tessier et Emmanuel Derrien, sont aussi blessés à l'oeil. Leur infirmité permanente n'empêcha pas que leur plainte fut classée sans suite le 7 avril 2015. La procureure Brigitte Lamy a été stipendiée pour cette décision dès le 11 avril, par une fameuse affiche contre laquelle elle voulut indument porter plainte !

Cinq jours avant un autre non-lieu était prononcé à Montbéliard pour des faits similaires, affligeant les proches d'Ayoub Bouthara, lycéen de 17 ans blessé grièvement à l'oeil gauche le 7 février 2011 à Audincourt, alors qu'il attendait son bus.

De même, encore un non-lieu le 26 janvier dernier pour Yann Zoldan, jeune psychologue de 26 ans blessé grièvement à la tête le 21 avril 2014 à Toulouse, rue Louis Plana, lors de l'évacuation de deux maisons squattées par une trentaine de familles. Touché à l'oeil droit, il souffre aussi de multiples fractures à la joue du même côté.

Le 8 mai 2015 une lettre de protestation est envoyée à la Garde des Sceaux, la ministre de la justice Christiane Taubira. Elle est signée par Quentin et son homologue Pierre Douillard-Lefevre, leur famille et amis proches.

En 3ème position, Yves Monteil, journaliste, fondateur du web-média Citizen Nantes, un des autres blessés de février 2014, atteint par une 'ball' à l'aine.

Le reportage de France 3 interviewe ensuite ce même Pierre Douillard, plus connu sous son seul nom paternel. Il montre les différents types de projectiles utilisés par la police. Il fut blessé le 27 novembre 2007 dans la cour du rectorat de Nantes, lors d'une manifestation contre la loi LRU, avec quatre autres manifestants.

À l'époque, il avait 16 ans et était lycéen, puis le BAC en poche il entrera à l'université, en faculté d'Histoire. J'étais alors vieil étudiant en reprise d'étude dans cette section. Le hasard a fait que j'étais tout près à tourner sur la manif. J'ai pu interviewer quelques minutes après une autre victime, Jérémie, étudiant touché à la tête, puis j'ai assemblé mon film et ceux de cinq jeunes apprentis-reporter. Il fut diffusé moins d'une semaine après en amphi, lors d'une AG sur les violences policières. Les images de portables permirent de dater à la minute près les faits et servirent à l'établissement de la vérité des faits.

Sur les 9 minutes du montage de cette journée, on voit sur la fin un manifestant mimer l'impact de la 'ball' sur Pierre d'un geste de la main portée à son visage (images de l'étudiant Colin). Sa blessure fut rapidement connue de tous : à 17h44, vingt minutes après avoir été touché, passe une voiture de pompier qui l'emporte à l'hôpital et on entend la foule scander 'Pierre ! Pierre ! Pierre !". Un sixième témoin avait proposé à sa mère une cassette où l'on voit le tir du flash-ball contre Pierre, mais elle me dit qu'elle n'a pas songé à la prendre sur le coup. Bien plus tard, elle la récupérera suite à un appel à témoin et la faute policière est alors patente.

Luc Douillard, son père, devint porte-parole de fait de toutes les victimes de cette journée, avec l'avocat nantais Franck Boezec, bien connu pour défendre les victimes des violences de l'État. Ainsi, pour un jeune prisonnier retrouvé pendu en prison, dans une mise en scène des gardiens pour masquer un suicide due à ses conditions de détention, il parvint à 'passer" au journal national de France 2.

Maître Boezec plaide aussi pour les 'petits', sensible au concept marxiste de 'lutte des classes'. Il obtint l'acquittement pur et simple pour moi dans un procès contre des contrôleurs de billets du tramway et le 22 avril 2013 pour Enguerrand Delanous face à des faux-témoignages de policiers.

Enguerrand sera arrêté et détenu arbitrairement ensuite, suite à la manifestation du 22 février 2014, lors d'une vague d'arrestation tôt le matin, fin mars, passant le 1er avril 2014 en comparution immédiate et écopant d'un an de prison, soit-disant pour jet de pétard-fusée contre des CRS, alors qu'il n'a rien jeté et que ceux-ci étaient protégés d'une barrière métallique de plus de trois mètres de haut ! Il y a tout lieu de penser à un véritable acharnement policier à son encontre, certains rêvant depuis un temps de le 'coffrer', mot de vieil argot aussi ancien que celui de 'cogne'.

Pierre Douillard est un militant anti-autoritaire dans l'âme : un ami, Romuald, a repéré récemment dans mon documentaire de lutte 'Soir d'émeute' (2008) des images brèves de Pierre, filmé le 2 mai 2007 sur la Place Royale, à Nantes. Il chassait avec une douzaine d'autres jeunes, un jeune adhérent du FN interviewé par un média de Marché, interview qui doit s'interrompre. C'était lors des manifestations spontanées le soir du second tour des Présidentielles.

Comme pour les trois victimes précitées d'un tir de flash-ball dans la tête, les plaintes pour ce qui s'est passé dans la cour du Rectorat aboutirent à un non-lieu, le 10 juillet 2008 par le procureur Xavier Roussin. Le flic officier responsable des tirs n'avait écopé, antérieurement au jugement, que d'une simple mutation dans le Nord. Il a été établi toutefois qu'aucune menace ne justifiait les tirs. La raison invoquée, des jets de cailloux sur les forces de l'ordre, tomba d'elle-même : un policier citoyen attesta que c'était des membres de la BAC qui, jouant les provocateurs en se faisant passer pour des protestataires, lancèrent des pierres ! Une décision de justice discrète, prise en pleine période de vacance, indignera. il s'ensuivra un article circonstancié et acide du Canard Enchaîné.

Revenons à notre sujet. Peu après la mort de Rémi Fraisse, tué par un type de grenade inusitée contre les manifestations depuis quarante ans, le 26 octobre 2014 à 1h du matin, lors d'une manifestation sur la ZAD de Sivens contre le barrage éponyme, une commission parlementaire sur le maintien de l'Ordre se constitue le 3 décembre suivant. Elle n'a néanmoins aucun pouvoir d'enquête quant au sujet de Rémi, puisque sa mort est alors en cours d'instruction judiciaire.

Elle auditionna les victimes et leurs proches le 19 mars 2015, après avoir entendu le 5 mars des commandants de CRS. Aujourd'hui, à 8h30, elle a présenté ses conclusions et formule 23 propositions. Elles seront remises au Président de l'Assemblée Nationale dans cinq jours, qui transmettra au gouvernement.

Fait presque sans précédent, son président, le député écologiste non-inscrit Noël Mamère, a deux jours auparavant, le 21 mai, désavoué une partie des conclusions des travaux de la commission : par la préconisation d'une 'consultation préalable' obligatoire entre autorités et manifestants, il semble que cela se traduira par une restriction du droit de manifester.

Outre la posture médiatique, dont l'homme est familier, notons toutefois que la commission préconise aussi de 'restreindre fortement l'usage du" flash-ball".

Les derniers mots du reportage laisse même espérer une suppression pure et simple de cette arme : "Ce matin, la Police des Polices demande l'interdiction pure et simple du flash-ball, une arme qu'elle juge "obsolète".

Thierry Kruger

Post-Scriptum

Le résultat de ce rapport au fur et à mesure qu'il est connu laisse planer de plus en plus le scepticisme. Luc Douillard, père d'un des blessés, m'écrit le 21 mai : "Si c'est pour préconiser le LBD, qui est un super flash-ball à visée laser permettant le crime de tir volontaire à la tête...". Le lendemain, NANTES REVOLTEE groupe-média Facebook de lutte, prévient que le pouvoir de coercition de l'État va être accru envers toute manifestation :

Les témoignages sur les comportements de la CRS et de la BAC que j'ai pu recueillir les années passées, notamment entre 2007 et 2009, montrent que les pandores définissent des 'cibles' potentiellement 'violentes', donc 'dangereuses' non sur le seul comportement, mais, en amont, sur leur 'look' et 'affiliation'. Tout porteur de keffieh palestinien, de veste capuche rabattue sur le front, de vesture équitable sans vêtement de marque, tout porteur de cheveux long, tout anarchiste, anarcho-syndicaliste (CNT), maoïste ou trotskiste portant badge et/ou drapeau sera-t-il potentiellement une cible ?

Aurons-nous donc un fichage d'abord photographique puis nominatif avec identification de 'l'individu', avec une 'bio' décrivant les lieux où il lutte ? Aurons-nous, s'il est trop souvent là où l'on lutte, ipso facto une 'enquête de personnalité' ? S'il a le malheur de brûler une poubelle, jeter un pétard ou une canette, même sans blessure de personne, va-t-on violer sa vie privée par la surveillance de ses communications (portable, ordinateur), vu que c'est devenu tellement facile technologiquement et si tentant pour l'État qui, par ses lois d'exceptions a de plus en plus tendance à se passer de l'assentiment d'un juge avant une telle décision ?

Je serais donc plus indulgent envers Noël Mamère et renie le terme 'posture' que je lui ai accolé. Sa présence dans mon dernier film à sortir me parait donc plus heureuse que je ne pouvais le penser. J'ose croire qu'un homme politiquement honnête, quoique pris dans certaines illusions du Système, les perd peu à peu a toute sa place dans un film libertaire.

Thierry Kruger

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